Association et forum Francophone créés le 8 avril 2009 avec Comité de Lecture. Ici, les terres de l’imaginaire sont foulées par des écrivains en herbe, en devenir ! Ici, la langue française parle le fantastique ! Ici ! Votre œuvre sera lue, évaluée.
 
AccueilCalendrierFAQS'enregistrerConnexion

Partager | 
 

 Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:45

Bonjour à tous !
C’est une grande joie pour moi de vous annoncer que le comité de lecture de RdF qui devait se prononcer pour une évaluation en entier du roman de Barla : le sang D’Aldésie, après lecture des cinquante premières pages a voté oui à l’unanimité ! :clap: youpi tchin
Les cinq membres du comité ont tous apprécié son manuscrit. Ces membres sont :


Sunny Blue,
Akram,
Solon,
MissCoco
Olivier Lusetti.

Mais avant de vous laisser lire leur commentaire, je vous donne rendez-vous au mardi 5 avril pour la décision sans appel du comité qui statuera sur l’ensemble du roman en utilisant pour cela le tableau d’évaluation pour une mise en avant de celui-ci.

Je félicite au nom de tous l’auteur Barla pour la qualité de son manuscrit et je lui dis encore bravo et à très bientôt pour la suite des événements. armée

Amicalement
Olivier
:)

Extrait du réglement :
Étape 2
Le comité a accepté de lire en entier le manuscrit.
Une information sera donnée en ce sens. L’administrateur vous contactera pour que vous lui remettiez l’intégralité de votre tapuscrit par courriel, qu’il communiquera ensuite à tous les membres du comité. Comptez un délai de deux mois avant de récolter l’avis du comité. Avec l'accord du romancier le comité pourra s’appuyer sur l’avis participatif de quelques inscrits désireux d’aider, qu'il peut même proposer.
L'auteur se doit de continuer à être actif par l’apport de critiques constructives sur les autres écrits du forum pendant toute la période nécessaire au comité pour forger son opinion. Aucune nouvelle soumission de tapuscrit ne peut être acceptée tant que le comité travaille.
Le fait d’être oisif pendant cette durée, à moins d’un cas de force majeure, pourrait autoriser (après délibération) les membres à ne pas poursuivre la découverte du manuscrit.Toutes les personnes ayant une charge sur le forum seront invitées à le commenter.



_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?


Dernière édition par olivier.lusetti le Dim 6 Fév 2011 - 0:12, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:47

Membre A : Sunny Blue.


Le début est servi par un enchaînement implacable mais totalement justifié. Que le veuf préfère un garçon est tout à fait compréhensible, qu’il ait un grand cœur aussi, deux éléments qui imposent l’adoption du jeune Evy. Une narration logique malgré un sentiment de déjà-vu. Mais cet hyper-classicisme, tous les commentateurs ont dû déjà le pointer du doigt. Comme tu l'assumes, je ne m'attarderai pas sur ce point.

Les descriptions du prologue sont bien amenées et surtout bien conduites, à l’image du paysan Jaiko. Le paragraphe qui lui est dédié est traversé d’une seule idée qui unit le tout : se briser au travail pour une vie de misère.
Il y a une véritable réflexion, sur le pouvoir et ses déclinaisons, et surtout, le roman semble tourner autour de cette réflexion, de thèmes bien définis. On comprend ainsi dès le prologue qu’il y aura une incompatibilité entre la naissance du jeune homme et son éducation paysanne, et que celle-ci sera mise en scène de façon dramatique.
Autant le prologue se lit bien, autant le début du chapitre 1 s’est révélé plus laborieux. Sinon un style un cran en dessous (jusqu’à « sur la place du village », puis les réflexions et interrogations du jeune homme au chapitre 1), guère préjudiciable cependant, j’ai eu du mal à m’imaginer cette région aux bois riches mais à la terre pauvre.
La description d'Aldes m'a laissé sur ma faim. Elle démarre sur du "était magnifique" et du "était gigantesque", et cette comparaison bizarre d'"amas de toits et de murs" comme si les uns étaient superposés sur les autres et ainsi de suite, pour heureusement enchaîner avec un vocabulaire plus recherché. A mon avis, il manque quelque chose, environ deux phrases.
En revanche, j’ai été séduit par l’histoire des fondateurs de l’Aldésie et le lien charnel d’Evy avec la noblesse. En fait, j’ai été frappé, même si ce n’est pas grave en soi, de lire des passages bien construits avec des articulations verbales recherchées et expressives (« Jadis, à une époque si lointaine qu’elle se perdait dans la nuit des temps » par exemple) qui s’enchaînent avec d’autres aux phrases et expressions passe-partout, faciles peut-on dire, comprenant parfois de pâles auxiliaires ou assimilés (« rester » par exemple. Il y a aussi pas mal de « c’était », puis de « faire », et à nouveau au chapitre 2), voire des erreurs de vocabulaire, minimes cependant, comme "entassés" au lieu de "tassés", ou "réalisa" au lieu de "se rendit compte".
La découverte de la demeure par Evy, à la fin du chapitre 2, m'a également convaincu, tout comme la présentation des Soartes au chapitre 3.
Je n’irai pas jusqu’à affirmer que le style est inégal mais qu’il aurait parfois gagné à davantage de perfectionnisme.

J’ai trouvé que le récit manquait parfois de force. Ainsi lorsqu’il aperçoit pour la dernière fois le village où il a grandi, tu enchaînes sur son dépit de n’avoir eu le courage de fuir, ce qui correspond au personnage, certes, mais tu ne montres pas qu’une page de sa vie se tourne, qu’une époque heureuse se termine pour une autre que l’on devine, étant inconnue, et pour satisfaire aux besoins d’une intrigue et de ses inévitables tensions, malheureuse.
Tu parviens cependant à retourner l’hyper-classicisme de ce début à ton avantage et à brosser un tableau crédible sans sombrer dans la lenteur inhérente à ce type d’exposition initiale. Tu esquives ce travers sans toutefois rendre le récit nerveux, comme lors de l'escapade dans les bois, plus cérébrale que mouvementée. Est-ce un tort ? Pas forcément, car c’est aussi éviter que la tension ne monte trop vite pour retomber aussitôt après. En revanche, j’espère trouver dans la suite un crescendo salvateur, une montée en puissance à même de me captiver jusqu'à la fin, indépendamment des autres tomes.

En définitive, un style s’avère satisfaisant en ce qu'il est toujours clair et compréhensif (aucun passage n'a nécessité de seconde lecture), sans tournure ou emploi inexact ni faute particulière. On sent que tu maîtrises ton sujet, notamment la psychologie du jeune homme, et que tu sais où tu vas, ce qui rend la lecture agréable. Les descriptions sont intéressantes car porteuses d'un sens (le contraste entre Jayad intra et extra-muros par exemple). Le propos lui-même, sur une longueur de deux chapitres et demi, demeure cohérent car il s'articule autour de quelques idées motrices simples et récurrentes (la misère par exemple). Il y a donc un plaisir certain à lire ce récit, dont j'ai eu effectivement envie de connaître la suite, même si je ne suis pas a priori attiré par ce genre d'histoire.
Par conséquent, je suis favorable à la soumission intégrale du roman « Evy », tome 1 du cycle "Le Sang d'Aldésie".

_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?


Dernière édition par olivier.lusetti le Sam 5 Fév 2011 - 23:53, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:48

Membre B : Akram.

Bonjour Barla.

Suite à la soumission de ton roman "Le Sang d'Aldesie - Evy" à l'Antichambre du Comité de lecture de RdF, j'ai lu le prologue et les trois chapitres que tu as posté.
J'ai le grand plaisir de t'informer que tu as mon soutien et mon approbation quant à l'évaluation de ton projet par le Comité de lecture.
Afin que tu puisses comprendre les raisons de mon choix, je te livre mon avis concernant le début de ton récit, avis qui se veut bien entendu personnel mais le plus objectif possible.


Je tiens au préalable à souligner la clarté de ton style qui permet une compréhension rapide et efficace de l'histoire. Toutefois, j'y ai relevé moult répétitions au fil de ma lecture qui le déprécient, ainsi que diverses erreurs (omission de mots, ponctuation parfois mal employée, et de rares fautes d'orthographe). Rien de bien méchant en somme, mais tout de même fâcheux.


- Prologue : ce début présente une famille de paysans, Jaiko et sa fille Mayalen, qui après avoir recueilli un nourrisson abandonné par un cavalier en pleine nuit s'en réfère aux autres membres du village pour délibérer de son sort, lesquels l'accepteront parmi eux. Avant tout, ton prologue me paraît remplir sa fonction première, à savoir exposer un événement antérieur et intimement lié à la trame du roman. L'arrivée tant mystérieuse qu'inopinée d'Evy à Keloew pose d'ores et déjà les bases de l'intrigue, indique clairement son fil conducteur. Bien que le thème abordé de l'enfant recueilli par des fermiers s'avère quelque peu classique, sinon cliché, il n'en suscite pas moins la curiosité d'en savoir plus sur les origines de ton protagoniste, les motifs de son abandon, et son devenir. Mais le fait de diriger explicitement les interrogations des lecteurs via le dialogue entre les villageois où l'un d'eux déclare "Regarde ces draps [...], jamais je n'en ai vu d'aussi fins. Sûr que c'est un fils de riches. Peut-être même un noble !" avant qu'un autre lui réponde "Un bâtard dont ils ne veulent pas" indique assurément qu'il s'agit là d'un moyen mûrement réfléchi de présenter Evy, et non de faire des mystères qui auraient conduit ton récit vers un nouveau poncif. Outre son rôle introductif, ce prologue donne aussi le ton quant au travail réalisé sur la psyché des personnages, lesquels s'avèrent soignés et aboutis comme l'atteste particulièrement la mise en avant de Mayalen, une fillette éveillée à la limite de la femme-enfant. La personnalité de son père Jaiko, un paysan qui "Malgré un air bourru, un peu fermé, [...] possédait un grand cœur", est aussi bien définie, de même pour les ressentis des autres villageois qui sont dictés par leur rude condition. Il apparaît dès lors que l'hospitalité et l'unité règnent à Keloew, du moins de prime abord, Keloew dont la vie sociale est crédibilisée par le statut de chacun des personnages importants et les indications à une croyance polythéiste.
Toutefois, ton prologue pèche par son manque de descriptions, ce qui ne permet pas aux lecteurs de visualiser tant la masure que la place du village. Pour la première, seule cette phrase "Elle courut à la fenêtre, s'appuya d'une main au torchis nu du mur, appliqua un œil curieux contre une déchirure du papier huilé" fournit une brève information, là où tu aurais pu aussi donner quelques détails sur le grabat que Mayalen occupe avec son père. Certes, la scène se déroule de nuit, mais le clair de lune et la connaissance des lieux de la fillette sont à mon sens suffisants pour te permettre d'ébaucher une représentation de la bicoque. Quant à la seconde, tu ne fais nulle allusion à une quelconque source de lumière alors qu'il me paraît évident que les villageois ne se réunissent pas "sur la place encore sombre des brumes nocturnes" sans une torche ou une bougie. De même en ce qui concerne sa particularité, à savoir "la statue de bois du dieu Adrys" indiquée dans le chapitre un, que tu aurais pu présenter ici afin de donner d'emblée de la consistance à Keloew.


- Chapitre Un : après une description de Keloew et de ses environs, ce premier chapitre qui se déroule quinze ans après les faits du prologue lance l'histoire et confronte Evy à un mercenaire employé pour le conduire jusqu'à la capitale du royaume. Comme avec Mayalen dans le prologue, le début de ce chapitre présente en douceur Evy avant qu'un événement perturbateur ne vienne rompre son quotidien. Bien qu'à l'heure actuelle, la technique du in media res est de mise, ton choix narratif a l'avantage de familiariser les lecteurs avec ton protagoniste et d'étayer les relations qu'il entretient avec sa famille adoptive, d'autant que cette phase descriptive fait rapidement place à l'action. Le changement soudain de situation qui s'opère crée dès lors une rupture forte, engendre son lot de tensions et de rebondissements qui pallie amplement ce démarrage plus lent. L'ensemble est en outre ponctué de renseignements sur ton univers qui permettent de mieux se le figurer, mais c'est surtout la diligence dont tu fais preuve pour développer la psyché de ton protagoniste qui se révèle remarquable. Toutes ces questions qui assaillent Evy, le partagent entre la crainte, le doute et l'espoir contribuent à le caractériser tant dans sa candeur que sa pleutrerie, caractéristiques qui le démarquent assurément du héros conventionnel et le rendent original. Mais malgré ses tares, il n'en est pas moins capable d'examiner avec attention son existence à Keloew et l'aventure qui s'offre à lui, de prendre la décision de suivre le mercenaire vers une nouvelle vie où il pourra se mesurer à "la ville, ses mystères et surtout ses promesses".
Un autre élément qui participe à rendre ton récit immersif découle de ta faculté à décrire avec efficacité l'environnement dans lequel évoluent tes personnages, environnement qui corrèle avec leurs ressentis. Ainsi, l'image qu'évoque cette phrase "l'eau chantait tout autour d'Evy" entraîne dans l'esprit des lecteurs un sentiment de sérénité, lequel anime bien évidemment ton protagoniste, tout comme "la lune blanche perçait les branchages, transformant les troncs en monstres fantastiques aux silhouettes décharnées" attise ses inquiétudes, ou "la ville était une représentation permanente, entre bonheurs et querelles, injures et baisers volés, faisant planer les reflets de mondes lointains et inconnus, un écho de vie rêvée, de grandeurs perdus, de gloires éphémères, de victoires oubliées" ne peut qu'émerveiller Evy et l'inciter au bout du compte à suivre de son plein gré le mercenaire. Pourtant, une description fait cruellement défaut, c'est celle de Keloew, ce qui se révèle on ne peut plus étonnant pour un chapitre qui en porte le nom. Ainsi, nul ne saura jamais à quoi ressemblent les maisons qui composent le village où ton protagoniste a passé son enfance, a forgé son identité au rythme des "moqueries des autres gamins et celles, plus discrètes et apitoyées des adultes", hormis le fait que "la statue de bois du dieu Adrys" trône sur la place. Et il en va de même pour l'auberge dans laquelle Evy et le mercenaire font escale. Je conçois que l'état affaibli de ton protagoniste lors de leur arrivée ne lui permette pas de considérer les lieux, mais tu aurais pu fournir davantage d'informations à son réveil qu'un simple "les rayons du soleil matinal perçant à travers les volets mal clos, l'éveillèrent au petit jour".


- Chapitre Deux : Evy et le mercenaire venu l'enlever à sa famille adoptive traversent dans cette partie de l'histoire un bout de l'Aldésie avant d'atteindre la ville d'Aldes où les y attend une voiture qui conduira le garçon jusqu'à une mystérieuse demeure. À l'instar du chapitre précédent, tu livres aux lecteurs un protagoniste toujours aussi travaillé et abouti. La douce gaieté induite par son expédition fortuite à cheval et propice à des rêveries sur ses véritables parents est confortée par son émerveillement face à la capitale aldésienne avant que ne l'accablent l'oppression instillée par les ruelles sordides de la cité, un nouveau voyage en voiture cette fois, et son arrivée dans une cour ténébreuse. Là encore, le décor est bien exploité, permet aux lecteurs de s'immerger sans difficulté dans le récit. Ils découvrent ainsi en même temps qu'Evy "les forêts de plus en plus denses, les prairies vastes et riches pâturées par du bétail gras, les chevaux, les vaches imposantes, les troupeaux immenses" qui constituent le bucolique paysage septentrional du royaume et tranche avec celui méridional bien plus aride, puis la capitale "magnifiée par les rayons rasants, orangés et dorés, jouant sur les imperfections des pierres pour les faire scintiller, comme couvertes de milliers de diamants flamboyants" qui regorge de promesses, mais ne se révèle qu'une façade derrière laquelle se tapit la misère. En outre, le tout est ponctué d'informations sociales sur ton univers qui concourent à sa cohérence et sa crédibilité, la fin suscite indéniablement la curiosité de savoir qui est la personne responsable de l'enlèvement de ton protagoniste et quels sont ses desseins.
Dans l'ensemble, ce chapitre m'apparaît pour le moins complet tant dans sa teneur que par sa mise en oeuvre. Seule une bête noire subsiste et m'a taraudé l'esprit : comment le commanditaire du mercenaire a-t-il été prévenu de l'arrivée d'Evy ? Le soldat aura sans doute envoyé une missive à cette intention, mais je me suis étonné de voir qu'Evy ne s'en formalise pas une seule seconde. Certes, le détail est anodin et ne nuit pas à la bonne compréhension de l'aventure qui est narrée, mais il n'en demeure pas moins un manque de précision pouvant soulever des questions qui n'ont certainement pas lieu d'être.


- Chapitre Trois : dans ce dernier chapitre présenté dans l'Antichambre du Comité, Evy apprend par son précepteur le Sieur de Silland qu'il est le fils illégitime du Roi Charles et fait la rencontre à mesure de sa découverte du château de Veldan de son demi-frère le Prince Philippe et de sa demi-soeur la Princesse Marie-Amandine. Cette partie du récit s'avère donc riche en rencontres pour ton protagoniste, rencontres qui se révèlent tant soignées qu'intéressantes, bien que parfois convenues. Au risque de me répéter, les psychés de ces nouveaux personnages se montrent tout aussi abouties que celles d'Evy pour le plus grand plaisir des lecteurs qui profitent dès lors de davantage d'interactions sociales vis-à-vis des chapitres précédents plus orientés sur le côté aventure. Ainsi, le Sieur de Silland, "Ecuyer de la Maison du Roi" assigné à éduquer Evy aux us et coutumes de la Cour, se montre méprisant et sarcastique, le Prince Philippe, "l'héritier de la couronne", intrigué par sa venue et conciliant, puis la Princesse Marie-Amandine, "une grande dame de noble caractère", pour le moins hautaine et volubile. Des personnages cohérents dans leurs comportements de par leurs fonctions respectives et des plus attrayants. Quant à la découverte du château de Veldan, un édifice "sans comparaison, plus divin encore que les parterres travaillés (des) jardins", tu en brosses un portrait crédibles et fouillés via son architecture majestueuse, son ameublement luxueux, ses résidents hétéroclites dont "certains en fréquentaient les salles d'apparat et les escaliers de marbre, d'autres ne voyaient que l'envers du décor, des escaliers de service et de sombres couloirs discrets". L'immersion dans le récit est assurément au rendez-vous, de même que le dépaysement vis-à-vis du vétuste village de Keloew. Et là encore, l'ensemble est agrémenté de renseignements visant à enrichir de ton univers, de la situation géopolitique du royaume à la condition des esclaves soartes en passant par un aperçu du Roi Charles et de ses courtisans. Sans omettre cette fameuse phrase "ni cœuprenne pas qui vous di" reflétant le langage sommaire d'Evy.


Pour conclure, ton roman présente à mon sens un fort potentiel induit par des personnages travaillés avec soin, des décors aboutis contribuant à l'immersion des lecteurs dans le récit, et une trame qui, bien que n'étant pas explicitement établie au cours de ce début d'histoire, invite à en savoir plus sur ce qui attend Evy. La qualité est donc bel et bien présente, l'ensemble homogène malgré quelques omissions, l'intérêt suscité.


J'espère que mes impressions te seront favorables.

Cordialement.

Akram.

_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?


Dernière édition par olivier.lusetti le Sam 5 Fév 2011 - 23:53, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:49

Membre C : Olivier.


Ce manuscrit, Le Sang d'Aldesie de Barla séduit d’abord et avant tout par sa qualité d’écriture :

Extrait :
« La ville était une représentation permanente, entre bonheurs et querelles, injures et baisers volés, faisant planer les reflets de mondes lointains et inconnus, un écho de vie rêvée, de grandeurs perdues, de gloires éphémères, de victoires oubliées. Mille vies s'y jouaient, des destinées s'y dessinaient ou s'y brisaient, des existences s'y croisaient pour le meilleur ou le pire. Tout y semblait possible. »

Mais aussi par un choix narratif à la troisième personne, enrichi des points de vue internes très réussis du héros principal Evy qui permette à l’auteur, entre autres, de s’éviter des descriptions inutiles, car l’intrigue se découvre par les yeux d’Evy.

Extrait :
« La nervosité l’empêcha de détailler la cour où le carrosse l’attendait pour ne voir que lui. »


L’histoire pour le moment à la fin de ces trois chapitres se tient en quelques phrases. Un bébé de quelques mois de noble naissance est abandonné dans un petit village. Une quinzaine d’années plus tard, un soldat vient le rechercher, pour le ramener à la capitale. Celui-ci le reconnaît sans peine, car son teint blanc, ses traits délicats et ses cheveux blonds tranchent avec les visages noirauds et hâlés des paysans. Le jeune garçon s’avère être le fils illégitime du roi d’Aldésie Charles que l’auteur Barla décrit de cette manière :

Extrait :
« Il avait cru déceler sous cette apparence somptueuse quelque chose de terrible et d’indéfinissable à la fois, une arrogance méchante dont il avait pensé saisir la flamme au fond de sombres yeux bruns qu’adoucissaient trompeusement d’épais sourcils blancs. »

Magnifique description qui pourrait nous ouvrir les fenêtres de l’étrange, car sur l’enfant nous savons :

Extrait :
« Il se savait le vivant portrait d’Adrys, le jeune et lumineux maître de toutes les divinités, Adrys, le rayonnant, le plus loué des dieux du Nodius. »

Sur l’origine de la royauté, nous savons :

Extrait :
« Jadis, à une époque si lointaine qu’elle se perdait dans la nuit des temps, des hommes arrivèrent avec leurs familles, leurs coutumes et leurs armes. Ils venaient du nord, nul ne savait d’où exactement, de ces terres lointaines qui se confondent avec le domaine des dieux. Grands, leur teint clair ensoleillé par leurs cheveux blonds, ils montraient une délicatesse presque féminine couplée à l’ardeur de fiers guerriers. Quoiqu’ils fussent peu nombreux, leurs savoirs et leur science des armes les imposèrent vite comme les nouveaux chefs d’un pays alors mal structuré qu’on ne nommait pas encore Aldesie. Leurs enfants devinrent les nobles et les rois du nouvel État, répandant sur leurs terres fraîchement conquises leur culture et leur religion. Leurs différences avec les peuples qui les avaient précédés en ces lieux s’amenuisèrent avec le temps et quelques unions. Mais les nouveaux aristocrates conservèrent leurs traits fins et leur blonde chevelure. Ils se prétendaient, non sans arrogance, les descendants d’Adrys à qui ils ressemblaient tant, et affirmaient tenir de lui le pouvoir divin de régner sur autrui. Personne n’eut jamais le courage ou la force de le contester et certains crurent même avec certitude à leurs origines fabuleuses. »



Voilà donc que tout est en place pour préparer au lecteur une belle aventure. Tous les ingrédients sont là. Un enfant trouvé de sang noble ayant tout à apprendre du monde civilisé et des dangers de la cour. Une royauté descendant selon les légendes directement des dieux et un ennemi héréditaire les Soartes.
Extrait :
« Des Soartes ! Un nom loin de lui être inconnu. Quel Audien n'avait jamais tremblé à l'évocation de l'Empire Soarte ? Même à Keloew, on savait que jadis, en des temps très reculés, si reculés que la date en était oubliée, s'était déroulée une guerre terrible entre les peuples d'Ariase et l'Empire. Les Soartes, fidèles à leur politique d'extension territoriale, avaient tenté une invasion. On les disait des sous-hommes, presque des bêtes, seulement avides de sang et de violence. Ils avaient tué, torturé, violé, brûlé, semant la désolation sur leur passage. On les prétendait sorciers, eux qui semblaient presque invincibles. Surtout, leur religion trop différente était incomprise des Audiens. Ils n'adoraient qu'un seul dieu aussi guerrier et violent qu'eux, que les Audiens confondaient avec Lefker, divinité de la mort et des Enfers. Or les écrits sacrés du Nodius décrivaient Lefker comme l'ennemi juré du grand Adrys, le roi des dieux, juvénile et rayonnant protecteur d'Aldes et de ses souverains. »

Sur le peuple Soartes, nous savons :

Extrait :
« Dans l'extrême sud de la Tourolle, État voisin de l’Aldesie, lorsque l'on se tournait vers la mer, on apercevait par temps clair les côtes de l'Empire Soarte se dessiner à l'horizon. Et, disait-il, surgissant au-dessus de la ligne jaune des sables du désert, des villes gigantesques, blanches, lumineuses, élançaient leurs mille tours graciles à l'assaut du ciel. Même d'aussi loin, c'étaient les plus belles cités que pût concevoir l'esprit humain. »

Si des fautes d’orthographe se repèrent, elles sont peu nombreuses comme :
Extrait :
« lui enseignait avec une grand patience »
« de son manque de savoir vivre »

Si tout le monde écrivait comme l’auteur que d’agréables textes nous lirions plus souvent !

Quelques erreurs dans la narration perdurent à force de modification du manuscrit comme :

Extrait :
« Le soldat était déjà debout.
— Bien, constata-t-il, vous voilà éveillé. Nous pouvons reprendre la route. Il reste encore bien des lieues à couvrir.
— Où... où... où a... allons-nous ? osa Evy en luttant péniblement contre son bégaiement. »

Passage suivi d’une très longue, mais intéressante digression sur le passé d’Evy doublé d’une introspection, pour finir par écrire :

« — C'est bon, annonça-t-il au soldat. Vous n'aurez plus besoin de m'attacher. Je vous suivrai à Aldes de mon plein gré.
Il était si sûr de lui qu'il n'avait même pas bégayé.
L'autre hocha la tête comme s'il n'avait jamais envisagé autre chose.
— Alors dormons. Un long chemin nous attend encore. »

Mais vraiment rien de grave et encore moins de rédhibitoire.

Je dis, oui tous les ingrédients sont là, mais, cinquante pages pour les réunir c’est un peu long tout de même. Mais malgré une absence complète de tension et de suspens et un héros bègue et légèrement trouillard, la sauce prend par la qualité d’écriture de l’auteur et les saveurs que les prochains chapitres laissent entrevoir. On pourrait en découvrant ce texte songer à l’assassin royal si la magie pointe le bout de son museau, et si tout ce début était raccourci, par exemple des pensées de la sœur et donc de presque tout le prologue. Car nous avons ici toutes les formules, de cet ouvrage à succès, mais transposé dans un monde semble-t-il assez proche de notre dix-septième siècle Français. Et écrit dans une langue bien supérieure. Il faudra sans doute couper dans les chapitres, mais une maison d’édition saura le demander afin d’éviter de perdre le lecteur impatient de mouvement et faire que ce livre soit de ceux que l’on commence, mais que l’on ne termine jamais.
Non, ma crainte, pour ma part, réside dans le fait que ce manuscrit, n’ait de fantasy que le nom. Ou bien la fantaisie d'un écrivain pour une analyse de mœurs, que l’on trouverait dans un roman historique, mais qui ici n’en serait pas un, puisque se déroulant dans un monde imaginaire. Il m'a semblé par moment, mais sans doute à tort que l’auteur retenait les chants de l’angélisme en attribuant aux paysans beaucoup de vertus et bien peu aux aristocrates. Ces mêmes sangs bleus qui méprisent les Soartes qu’ils transforment en esclave les considérants comme des bêtes, alors que pourtant ils savent construire des villes pointant vers le ciel.
Aussi ai-je peur que le fantastique du texte ne soit que dans ce qui aurait pu être avec cette écriture aisée et si agréable et non ce qui est dans l’histoire des faits et de l’intrigue. J’ai le doute que l’auteur aime l’humain au point de faire de son personnage Evy un tellement humain qu’il en perdrait tout héroïsme. Car il faut bien admettre que l’adolescent n’a pour le moment aucun charisme, ni n’est spécialement intelligent ni fort, ni courageux, ni ne semble même posséder un quelconque don. Mais je suppute et à l’instant où je terminais avec plaisir ces cinquante pages, je n’avais en bouche qu’un goût agréable m’invitant à y gouter encore. Alors mon oui pour lire la suite est total et sans la moindre ambigüité.
Amicalement
Olivier.

_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?


Dernière édition par olivier.lusetti le Sam 5 Fév 2011 - 23:52, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:50

Membre D : Solon.

J’apporte ici mon avis concernant le passage de ton roman « Le Sang d’Aldésie » dans son intégralité devant le comité de lecture de RdF. Et j’ai décidé de répondre favorablement à cette demande. Je reviens rapidement sur les points qui m’ont conduit à conclure de la sorte :

Dès le début du prologue tu nous plonges dans l’univers pauvre d’une fillette, avec l’apparition d’un bébé. L’intrigue est lancée après seulement quelques lignes. On comprend d’emblée que tu vas faire vivre ce bébé devant nos yeux. On est attiré.
Concernant l’écriture, ton style est très riche tout en restant facile à lire. On prend plaisir à parcourir tes lignes. Je n’ai pas relevé de fautes d’orthographe. Tes descriptions sont excellentes. On ne s’y ennuie pas, tu les couples brillamment avec les pensées de tes personnages. Celles-ci sont par ailleurs fouillées, ce qui rend les acteurs vivants, réalistes. A l’intérieur d’un même paragraphe, tes transitions sont presque toujours bien amenées, une phrase a un lien logique avec la précédente et la suivante. Dans un même passage, chaque paragraphe a un lien logique avec le précédent et le suivant. De plus, tes paragraphes sont longs et fournis (chose dont je n’ai pas tenu compte d’un point de vue objectif pour prendre ma décision quant au passage de ton roman devant le comité, mais que, d’un point de vue subjectif, j’apprécie tout particulièrement).
Le chapitre 1 est, comme on pouvait s’y attendre, centré sur ce fameux bébé qui a grandi. Il comporte des défauts, ce qui concourt à le personnifier. On le suit dans ses ambitions, dans ses craintes. La fin de ce chapitre surprend, avec une longue réflexion parfaitement amenée dont la conclusion est inattendue : Evy est presque heureux d’être enlevé à sa famille.
Le chapitre 2 relate le voyage d’Evy et du soldat jusqu’à la capitale. La gestion du temps y est très bonne. Vraiment un bon chapitre.
Et les choses s’améliorent encore dans le chapitre 3. Tu sembles vraiment avoir pris ton rythme de narration, celui qui te fait peut-être encore un peu défaut dans le chapitre 1 (cf défauts, plus bas). La gestion du temps y est parfaite.
A la fin du chapitre 3, on a vraiment envie de connaître la suite, ce qui naturellement est très bon signe.
Pour toutes ces raisons, je suis favorable à une lecture complète du récit.

Cependant, j’ai relevé quelques défauts, dont je te fais déjà part, même si ce commentaire n’en a pas vraiment le but :
Le tout premier paragraphe du prologue (donc du roman) est mal construit selon moi. Trop de phrases construites de la même façon : Elle + verbe + suite. C’est assez désagréable. Sans compter le risque de dissuader un éditeur qui te cataloguera dans la catégorie « incapable de construire une phrase, n’a pas de style », ce qui serait fort dommage quand on découvre ce dont tu es capable si on continue la lecture.
Ensuite, j’ai du mal à comprendre ta gestion du temps dans le chapitre 1. Notamment pendant la fuite dans la forêt : Evy s’arrête de courir, puis on le voit courir alors qu’il n’était jamais reparti. Ensuite, à la fin : avant la longue réflexion dont j’ai fait mention, Evy se réveille, c’est le matin. Juste après, il doit dormir, il fait nuit. La réflexion est vraiment si longue que cela ?
Enfin, si tu maîtrises l’art de la description, tu n’es pas à l’aise avec les moments d’action. Et ça se voit. La rencontre entre Evy et le garde dans la forêt est trop rapide. Je ne parle pas tellement en nombre de mots, mais en termes d’intensité. A peine entre-t-on dans ce semblant de lutte, que c’est déjà fini. Dommage. Sans tomber dans une lutte sanguinaire dommageable, quelques courtes phrases nous faisant vivre de l’intérieur cette fuite seraient peut-être utiles.


Globalement, beaucoup de qualités. On ressent à travers tes lignes le travail que tu as fourni. Il reste quelques défauts, qui n’en sont peut-être que pour moi, à voir avec les autres commentaires.
Toujours est-il qu’ils ne m’empêcheront pas d’accueillir et de lire avec grand plaisir la suite des aventures d’Evy !


_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:51

Membre E : MissCoco.

Commentaire :
Dès la lecture de ton prologue, j’ai été très agréablement surprise par ton style, supérieur à celui de tous les manuscrits que le comité de lecture a refusés. Agréable à lire, très travaillé. Les fautes d’orthographe sont inexistantes, il y a peu de répétitions, de verbes ternes, etc. Les descriptions sont maîtrisées, bien dosées. Il y a parfois une recherche sur les mots, quelques phrases : le garçon sentait [l’eau] sur sa peau, la frôlant comme un drap vivant de velours liquide, rassurante et revigorante (chapitre 1). Pour cela, bravo !
(Je reste seulement un peu sur ma faim, quant à la description d’Aldes. C’est dans cette ville que va se passer, il me semble, une grande partie de ton histoire. J’aurais apprécié que tu étoffes la description de cette ville « splendide ». Je pense que tu es capable de faire quelque chose de beaucoup mieux.)

Le scénario, je ne peux pas vraiment en juger sur cinquante pages. Pour l’instant, il se tient. Pas de grandes incohérences, ce roman est très réaliste.
Certains petits détails m’ont cependant perturbée. Pour ma part, si un roman est aussi agréablement écrit, je le lis rapidement. Mais je pense qu’un lecteur lambda se serait parfois ennuyé.
Pour l’instant, il y a peu d’action, c’est assez routinier : ils firent le meilleur voyage que l'on pût espérer faire en Aldesie. Quelques péripéties seraient un plus.
Cependant, l’arrivée à Aldes promet plus d’action. J’ai beaucoup aimé l’univers de la cour, je lirais la suite avec plaisir.
(Il y a également quelques incohérences au sujet d’Evy. Pour commencer, Jaiko peut-il se permettre de laisser Evy fainéanter, alors qu’« un garçon représentait une force de travail de plus, une aide bienvenue pour nourrir des ventres trop souvent creux » ? C’est pour être aidé qu’il désirait un fils.
Ensuite, je ne comprends pas pourquoi les villageois l’aident à s’enfuir s’il n’est d’aucune utilité, et qu’on ne l’aime pas vraiment. Ils devraient être soulagés d’avoir une bouche de moins à nourrir.
Pour finir, s’il a un physique si distinctif, comment peut-il être pris pour un paysan, malgré ses haillons ? « À Jayad, au contraire, on le toisait avec cette condescendance réservée au petit peuple. Les bourgeoises l'ignoraient ou s’écartaient avec dégoût devant ses habits de gueux, les soldats le bousculaient. C'était dans l’ordre des choses. »)

Quant à l’originalité, je ne peux pour l’instant en juger. Tu n’as pas utilisé les clichés du genre (créatures de Tolkien, etc.), mais pour l’instant, ton roman ne se démarque pas : un écrit médiéval classique, mais en aucun cas historique. J’attends néanmoins avec plaisir de lire la suite pour en juger.

Seul véritable problème, pour moi : Evy
Malheureusement, il n’a pas de charisme. Bien que beau et de noble naissance. Il est illettré, peureux, égocentrique, pleurnichard, ne parle pas la langue du pays, ne sait pas se battre, est bègue.
Je pense que tu as voulu faire contraster la pureté de ton personnage avec l’intelligence et la méchanceté de la noblesse. Mais Evy n’a pas une âme innocente, il est plein de défauts. Il laisse son père et sa sœur s’épuiser, alors qu’il peut très bien participer aux travaux des champs. Il n’hésite pas à se plaindre. Quand arrive le cavalier, il réfléchit avant tout à ses intérêts. Je parlerais donc plutôt de stupidité.
Je doute que ce soit une bonne idée de centrer ton roman sur un tel protagoniste.
Par contre, j’aime assez les personnages qui gravitent autour. Par exemple, la sœur adoptive d’Evy, que tu as rendue très attachante grâce au prologue. Son mélange d’innocence et de maturité ne peut qu’émouvoir.

En conclusion, je valide ton roman. Un style très agréable, un univers riche et plein de promesses, un scénario qui manque parfois d’un peu d’action, mais n’en est qu’à son commencement.
Une réserve, cependant : ton roman fait-il partie des mondes imaginaires ?

Sincèrement,
MissCoco

_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:56

Présentation:

Roman de 433 pages,
108 898 mots
658 187 caractères (espaces compris)

L'histoire se passe dans un XVIIè siècle parallèle au nôtre. Le ton donné se veut réaliste, quoique que le pays inexistant, les références à la magie (à peine évoqué dans ce tome) et la religion le situe clairement dans la littérature de l'imaginaire. le roman est constitué de cinq tomes qui forment un cycle (le dernier est un retour au source quant à l'intrigue et aux personnages par rapport au premier), dont le thème conducteur est le pouvoir, ses excès, ses obligations et ses sacrifices (ainsi que l'ambition, les jalousies et la corruption qui l'accompagnent):
T1, la découverte du pouvoir et des hautes sphères de la société
T2, la confrontation ou la résistence au pouvoir
T3, l'accession au pouvoir et les oppositions que cela implique
T4, L'exercie du pouvoir et son coût
T5, la perte ou la chute du pouvoir
Le roman commence volontairement par un thème très classique, le bâtrd royal, pour mieux le détourner ensuite.



Résumé

Evy, un adolescente élevé par des paysans chez lesquels il a été abandonné bébé, est brutalement arraché à son village. Conduit à Aldes, la capitale, il se découvre fils bâtard du très puissant roi Charles d'Aldesie. Inculte, d'une timidité maladive, Evy n'est pas préparé à affronter la Cour. Sa seule force est son extrème innocence, à moins que dans ce monde d'apparence, elle ne devienne un poids.
Face à l'indifférence de sa famille et au mépris méchant de son père, Evy ne trouve de réconfort qu'auprès de son cheval Lefker.
En fuyant l'ambiance lourde et étouffante du palais de Veldan pour se réfugier dans la profonde forêt qui jouxte Aldes, Evy fait la connaissance d'un mystérieux bandit qui se fait appeler le duc. Se noue entre eux une relation ambiguë, entre peur et confiance.
Peut-être le secret qui entoure la naissance du garçon explique-t-il qu'il soit si différent des autres. La connaissance de ce secret peut le mettre en danger de mort. Ou lui ouvrir une existence différente.
Evy, qui n'a rien d'un héros, devra trouver la force d'affronter un monde qui le rejette, une révolte, des dangers qu'il ne soupçonne même pas. Il ne possède que sa pureté simple pour résister au mal qui ne se situe pas toujours là où on le croit.


Auteur

Orthophoniste par goût de la langue française et envie de faire partager ce goût ou de donner à des personnes en difficulté la possibilité de communiquer au mieux, je suis aussi passionnée d'animaux, en particulier de chevaux, depuis toujours. Grande lectrice, j'ai une prédilection pour la littérature réaliste du XIXè siècle française et russe.
J'ai toujours raconté des histoires, depuis aussi longtemps que je me souvienne, d'abord par l'image avec des scènes de schtroumphs, puis sous forme de petites histoires illustrées à partir du CP et des premiers cours romans au collège.
J'aurai 32 ans fin janvier et je vis dans ma campagne lorraine natale.



Je poste ci-dessous le prologue, le premier chapitre, le deuxième et le troisième

_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:57

PROLOGUE




La fillette ne dormait pas. Allongée dans l’obscurité, elle écoutait la respiration régulière de son père qui sommeillait tout près d’elle. Ils partageaient le même grabat et le corps épais de l’homme la réchauffait au cours des froids hivers. Elle se réveillait souvent ainsi, en pleine nuit. Discrète, elle retenait son souffle pour se fondre dans l’ombre nocturne. Elle espérait échapper à ces démons terribles venant hanter les cauchemars des enfants. Elle aurait pu crier ou pleurer pour appeler un adulte qui eût chassé ses mauvais rêves, mais c’était une enfant calme et solitaire. Son père qui travaillait dur toute la journée sur son maigre lopin de terre ne devait pas être éveillé par sa faute. Ils vivaient seuls, tous les deux, et elle veillait sur lui tendrement comme l’eût fait une mère ou une épouse. Elle lui était reconnaissante de ne jamais s’être remarié. Pourtant, parfois, elle se sentait bien seule et remontait les draps sur son visage pour dissimuler ses larmes. Dans l’air paisible de la nuit, montait alors une prière presque silencieuse : elle priait, pleine d'espoir, pour avoir un petit frère.
Du haut de ses six ans, l'enfant avait compris : son père lui eût préféré un garçon. Il cherchait à le lui cacher, car il l’aimait malgré tout, mais il lui arrivait, lorsqu’il oubliait sa présence discrète, de regretter à haute voix que sa femme ait quitté cette vie en ne lui laissant qu’une fille. Elle ne lui en voulait pas. Comment l'aurait-elle pu ? Elle savait déjà que, dans le monde où elle vivait, mieux valait naître garçon que fille : un garçon représentait une force de travail de plus, une aide bienvenue pour nourrir des ventres trop souvent creux. Malgré son âge, elle faisait sa part de labeur, elle abattait de la besogne comme une enfant de plusieurs années plus âgée, mais quels que fussent ses efforts, ce ne serait jamais pareil. Puis, il faudrait encore payer sa dot, le jour où elle se marierait. Discrètement, sans en rien dire à son père, elle commençait à économiser avec plus de maturité qu’elle n’aurait dû en posséder à six ans, fière d’user moins de linge et de chandelle que dans n’importe quelle autre maison du village.
La petite fille ferma les yeux, mit toute sa force en son éternelle prière. Soudain, elle se redressa, tendant l’oreille. Elle discernait nettement, sous les bruits familiers de la nuit quelque chose d’inhabituel, comme une succession de coups réguliers. Elle écouta mieux. Les claquements secs se rapprochaient, étouffés par le sol terreux de la route. Elle reconnut le pas rapide d’un gros animal. Une vache ou un cheval, songea-t-elle. Non, les foulées étaient trop promptes, trop amples. Il ne s’agissait pas du piétinement lourd d’un bovin. Un cheval, pas de doute ! Or, il était bien rare que l’on vît à Keloew. Les villageois des environs étaient trop pauvres pour posséder un tel animal. Seuls les moutons, les chèvres et les ânes s’accommodaient de l’herbe jaune, brûlée chaque été par l’impitoyable soleil du sud. La fillette se leva d’un bond en bousculant la volaille logée comme les hommes dans l’unique pièce de la masure. Elle courut à la fenêtre, s’appuya d’une main au torchis nu du mur, appliqua un œil curieux contre une déchirure du papier huilé. Alors, elle le vit : un cavalier, surgi de l’obscurité, nimbé de la lumière blanche du clair de lune, magnifique.
Un envoyé des dieux vient exaucer ma prière, pensa-t-elle.
Elle ne douta pas un seul instant. Devant la porte, il arrêta sa monture, hésitant. Puis il descendit de cheval, déposa un paquet sur le sol et remonta prestement en selle. Lorsque l’inconnu lança l’animal au galop, le vent s’engouffra dans son long manteau noir qui se déploya dans la nuit telle une aile de chauve-souris passant devant la lune. La petite fille ne sut s’il s’agissait là d’un bon ou d’un mauvais présage.
Emportée par la curiosité, oubliant, comme seule une enfant de son âge risquait de le faire, que l’inhabituel pouvait parfois être dangereux, elle se précipita à la porte. Elle ne fut pas surprise quand, écartant les linges qui composaient le paquet, elle découvrit le bébé.
— Mon petit frère, murmura-t-elle en s’accroupissant pour le prendre dans ses bras.
Elle s’assit, berçant de mots tendres le bambin sanglotant, serrant tout contre son sein cet incommensurable trésor.
L’aube pointait. Elle se tira de sa douce rêverie où son cœur tendre avait bâti un avenir merveilleux avec ce frère venu du ciel. Elle ne connaissait que la misère, mais cela ne l’empêchait pas de garder une foi inébranlable. Son père lui avait appris que rien n’était jamais perdu, qu’il fallait toujours espérer. Les dieux se montraient bons parfois. S’ils répondaient si bien à ses supplications, elle deviendrait sans doute la plus heureuse des fillettes. Dans sa prodigalité d’enfant, elle songea à demander également que son nouveau frère soit le plus heureux des petits garçons. Elle contempla le bébé blond. Il dormait, douillettement niché au creux de ses bras. Elle se leva avec mille précautions pour ne pas l’éveiller et se précipita à l’intérieur de la maison. Son père sommeillait encore, mais elle le secoua d’une main, tout en parlant :
— Les dieux m’ont entendue. Regarde, papa, regarde, ils m’ont amené un petit frère.
Dans sa joie, elle riait, bafouillait. L’homme mit un temps à comprendre. Il grogna :
— Que dis-tu, Mayalen ?
Levant les paupières, il vit le bébé.
— Grands dieux, murmura-t-il simplement, grands dieux.
Il se redressa encore étourdi de sommeil, les yeux gonflés. Puis, il se leva lentement, s’approcha d’un pas lourd du bébé que la fillette avait délicatement posé sur la table grossière, à quelques pieds du grabat. D’assez petite taille, robuste et trapu, l’homme, âgé d’environ trente-cinq ans, ignorait lui-même la date exacte de sa naissance. Comme la plupart des paysans pauvres, il s’était marié tard, guère avant la trentaine, attendant la mort de ses parents pour disposer de la fermette qui ferait vivre sa future famille. Il paraissait solide comme un chêne, pourtant son corps massif se voûtait déjà sous le poids du labeur quotidien. Il avait les épaules larges, les traits creusés par une vie difficile et tannés par le dur soleil du sud, les mains épaisses et calleuses de ceux que le travail n’effraie pas. Malgré un air bourru, un peu fermé, que lui donnaient son existence de misérable paysan et les fréquentes disettes d’une terre parfois inhospitalière, Jaiko possédait un grand cœur et adorait sa petite Mayalen. Il ne lui tenait pas rigueur de ce que son épouse aimée eût perdu la vie le jour de sa naissance, même si, depuis, il était plus silencieux et plus solitaire.
Maladroitement, il tendit la main vers l’enfant inconnu, ébaucha une caresse sur la joue rose.
Le bébé paraissait si minuscule, si fragile. Sa peau présentait une blancheur diaphane, délicate comme un bouton de rose à peine éclot. La chevelure déjà bien fournie pour un tout-petit commençait à dessiner des bouclettes sur la nuque.
Les linges qui le couvraient étaient trop fins pour paraître à leur place dans ce village paysan, l’enfant était trop blond pour cette région du sud du pays. D’où venait-il ? Qui étaient ses parents ? Pourquoi avait-on abandonné ce petit être innocent à sa porte ? Un instant, Jaiko fut tenté de croire aux explications de sa fille : un dieu avait exaucé ses prières. Mais il savait que ce n’était qu’un joli rêve. Les bébés ne descendaient pas du ciel devant la porte des veufs.
Il ne pouvait décider seul de le garder, prendre cette responsabilité sur ses épaules. L’affaire devait être évoquée face à tout le village. L’arrivée inattendue de l’enfant les concernait tous. Les habitants avaient toujours pris ensemble les grandes décisions.

Six heures sonnaient à peine que la fillette avait déjà couru d’une maison à l’autre pour annoncer la nouvelle et que tous se réunissaient sur la place encore sombre des brumes nocturnes. Malgré plusieurs jours maussades, le temps était clément en cette matinée d’automne. Comme un signe. Des enfants se glissaient entre les jambes des adultes, des femmes se haussaient sur la pointe des pieds, des curieux se pressaient pour observer le bébé mystérieux.
— Regarde ces draps, dit un homme qui tâtait l’étoffe, jamais je n’en ai vu d’aussi fins. Sûr que c’est un fils de riches. Peut-être même un noble !
— Un bâtard dont ils ne veulent pas, ricana un autre, méprisant.
— Il va falloir l’habiller, l’élever. Encore une bouche de plus à nourrir, grommela une femme dans la foule.
— Mais il est si mignon, murmura presque imperceptiblement sa voisine.
Les villageois commentaient l’événement en grognant. Bougons, ils se plaignaient de cette charge imprévue venue s’ajouter à leur fardeau quotidien, mais leurs yeux riaient autant que ceux de la fillette et leur voix vibrait déjà de tendresse à la vue de ce petit être sans défense que la providence leur confiait. Ils ressentaient de la honte pour les parents indignes qui osaient abandonner leur propre enfant, car ils croyaient dur comme fer devant les linges fins qu’il était né de gens aisés. Eux, simples paysans, sauraient à force d’amour l’empêcher de regretter une vie matérielle plus riche dont il avait été rejeté à peine venu au monde, une vie où l’on était assez égoïste pour se débarrasser d’un nouveau-né. Maintenant, le bébé appartenait à Keloew, et Keloew prendrait soin de lui aussi longtemps qu’il le faudrait pour qu’il devienne un homme.
Un vieillard, resté silencieux jusqu’alors, se tourna vers Jaiko qui portait le petit.
— À toi de décider si tu veux garder cet enfant, lui dit-il d’une voix posée. Songe que si tu fais ce choix, il te faudra l’assumer. Nous t’aiderons, bien sûr, mais ce sera toi, avant quiconque, qui en auras la charge. Tu devras l’élever de ton mieux, le nourrir, l’aimer sans rien attendre en retour car, quoi que tu fasses, il ne sera jamais ton fils et n’aura donc envers toi aucune dette. Il te faudra accepter de le perdre car un jour, peut-être, il te quittera pour retrouver son passé, ses origines. Des origines dont nous ignorons tout, ne l’oublie pas. Tu ne sais rien de lui. Tu ne sais quel sang coule dans ses veines, quel bien ou quel mal il porte en lui. C’est un choix difficile, mais je sens que tu feras le bon.
Les mots sonnaient presque comme une malédiction. Pourtant, le brave paysan regarda le bébé, puis les yeux implorants de sa fille accrochée à ses hardes. Un sourire éclaira son visage rond.
— Bien sûr que je le garde, ce gamin. Vous pouvez tous dire le contraire, mais maintenant c’est mon fils et je vais l’appeler Evy.
Le vieux Galoer sourit discrètement. Il avait su dès l’origine quelle serait la réponse. En sa qualité de doyen de Keloew, il se devait de prévenir le nouveau père que tout ne serait pas idéal, que l’enfant révélerait peut-être de mauvaises surprises, mais il croyait sincèrement que le petit Evy passerait sa vie au milieu d’eux sans inquiétude aucune.
Interrompant la fillette qui, dans sa joie, dansait en riant à perdre haleine, une vieille femme rappela :
— Ce petit est trop jeune, il ne doit pas avoir plus de trois mois. Il a encore besoin d’être allaité, sinon il ne vivra pas.
Toute l’assemblée dut penser en même temps à Blanka. La femme, plus de la première jeunesse, veuve depuis quelques mois, venait de perdre son bébé deux jours auparavant. La blessure restait encore très douloureuse : elle n’avait pas d’autre enfant vivant. Elle était l’une des rares personnes à ne pas avoir quitté sa maison ce matin-là. Il serait dur, peut-être, de la persuader de prendre soin du nouvel arrivé.
Lorsqu’elle ouvrit sa porte, ses amis eurent de la peine à la reconnaître avec son visage triste et pâle. Elle écouta sans prononcer un mot les explications embrouillées et mêlées de supplications du nouveau père adoptif du bébé. Quand il eut fini, elle prit silencieusement le couffin et rentra dans sa maison en fermant la porte derrière elle. Le vieux Galoer sut que c’était gagné. Elle veillerait sur l’enfant et le nourrirait comme si c’était le sien, comme s’il était un miracle, une compensation envoyée par les dieux pour adoucir son deuil et combler son instinct de mère durement éprouvé par les aléas de la vie. Elle saurait aimer le bébé comme tout Keloew l’aimerait et lui ferait oublier une existence commencée de si triste façon.

_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:57

CHAPITRE 1

Keloew




L'été s'était achevé tard. L'année promettait une belle arrière-saison avec un soleil encore chaud. L’air restait aussi sec qu’en plein mois de juillet. Rien d'exceptionnel : la région rude n'était pas plus pluvieuse en automne que lors de ses brûlants étés ou de ses froids hivers. Seul le printemps, parfois, apportait une humidité bienvenue.
La vie était dure à Keloew. Dure, mais pas déplaisante. Le site du village et son histoire expliquaient cette paix, relative certes, mais fort appréciable en ce temps. Toute petite bourgade, point invisible sur la carte de l’Aldesie, le village était bâti dans le sud, au-delà du Sult, le grand fleuve qui coupait le pays d'est en ouest, dans une région où l’on savait peu de choses des verts pâturages et du bétail gras. Aussi, sous la caresse impitoyable du soleil, sous le souffle brûlant d’un vent presque en permanent, la végétation poussait peu et les animaux ne profitaient pas. Mais les habitants, foncièrement optimistes, avaient le cœur et l’accent aussi chauds que l’air de leur pays. Ils mettaient leur entière confiance en leurs dieux et en cette nature qui leur faisait pourtant payer si cher le moindre de ses dons.
Les environs se découvraient pleins de contradictions. Grâce à une source abondante, l’eau ne manquait pas. Elle se tarissait rarement. Pure, transparente, elle jaillissait du sol sec sans l’humidifier et suivait sagement son cours. Autour d’elle, le sable et la pierre gardaient leurs droits. Puis, vite, elle disparaissait, se mettait hors de vue, à nouveau souterraine. Devenue ruisseau, elle n'émergeait des profondeurs que pour se fondre dans un bois poussé là comme une apparition. Ce décor était le propre de cette région : l’alternance du sol pauvre et de la forêt, riche, verte, épuisante de vitalité. Cela formait un étrange contraste, un assemblage improbable de couleurs violentes qui fatiguaient l’œil, une impossibilité qui saisissait le voyageur comme un mirage. Pourtant, cette forêt n’était pas unique. Vaste, elle en rejoignait d’autres toutes pareilles. Ce bois était un don du ciel, un élan de générosité des dieux souvent avares de leurs cadeaux. Ainsi, si les animaux domestiques ne fournissaient guère de viande, le gibier abondait suffisamment pour compenser ce manque. Les Keloewois braconnaient et leur repas s’agrémentait parfois de lapin, voire de chevreuil les rares jours de chance. Bref, à Keloew, comme partout sans doute en Aldesie, on mourait tôt, mais sans trop se plaindre de la vie. Si les disettes étaient nombreuses, presque permanentes – voyait-on jamais une bonne récolte dans les environs ? Même les vieux n’en gardaient pas souvenir – les vraies famines restaient assez rares.

L'eau chantait tout autour d’Evy. Cette eau vive et précieuse. Une eau de rivière froide quel que fût le temps. Le garçon la sentait sur sa peau, le frôlant comme un drap vivant de velours liquide, rassurante et revigorante. Nager dans le courant vif était depuis toujours l'une de ses activités favorites. Son regard suivit avec plaisir l'onde peu profonde serpentant en long et tortueux ruban vert sous les frondaisons déjà dégarnies qui ne protégeaient plus de la lumière crue du soleil.
Evy aimait se baigner et profiter de ces beaux jours encore chauds. L'eau était glacée mais, après s'être dévêtu, il y avait plongé sans hésitation. Mayalen, assise sur la berge, le regardait avec ce mélange d'indulgence et d'amour qu'elle réservait toujours à son petit frère. Ainsi que tout le village, elle le considérait comme un enfant bien qu'il ne fût qu'à une semaine d'atteindre ses quinze ans. Il le savait, mais ne s’en vexait pas. Au contraire, il lui plaisait beaucoup d'être materné, de se laisser vivre en comptant sur son père et sur Mayalen. Cela ne devait pas durer, car la jeune femme, précocement mariée pour une paysanne, attendait son premier enfant. Bientôt, entre la tenue de sa maison, les travaux des champs et les soins au nouveau-né, elle aurait trop à faire pour s’occuper aussi souvent de son frère. Ce dernier s’en trouvait un peu jaloux. Il appréciait particulièrement d'être le centre d'attention, ce qui restait le cas la majeure partie du temps. Il avait conscience de sa différence avec les autres Keloewois. C'était dur, mais également source de grande fierté. Malgré sa timidité, malgré sa gêne parfois à ne pas offrir une image semblable à celle des villageois de son âge, il lui arrivait de se sentir supérieur à eux. Jaiko, comme le vieux Galoer, le doyen, le lui répétait sans cesse : plus beau qu'eux, plus fin, il n'était pas impossible que du sang bleu coulât dans ses veines, disaient certains sur le ton de la moquerie.
Debout au milieu la rivière, il pencha la tête pour contempler le reflet de son visage dans l'eau trouble. L'image mouvante était floue, absurdement déformée par le vent qui imprimait son souffle sur la surface, mais suffisante pour deviner des traits délicats bien dessinés, d'élégantes boucles blondes, si claires que le soleil les faisait paraître blanches. S'ajoutaient à ce tableau des lèvres pleines et colorées, de grands yeux d'un brun profond pailleté d'or pourvus de longs cils blonds ombrant ses joues roses, l'ensemble lui donnant l'air d'une jeune fille timide ou d'une biche surprise à l'orée des bois.
Mayalen lui avait souvent conté l’histoire de son arrivée mystérieuse à Keloew, comme on évoque une belle aventure ou une légende ancienne. Ses mots pleins d’amour avaient persuadé le garçon que lui, l’enfant dont ses parents n’avaient pas voulu, était en réalité un don des dieux, le plus beau des cadeaux accordés à Jaiko.
Il exécuta quelques vigoureux mouvements pour se réchauffer. Il agitait les bras et les jambes de manière relativement efficace bien que hasardeuse. Comme tous les petits Keloewois, il n'avait jamais appris à nager et se fiait à son seul instinct.
Mayalen, une main sur son ventre rebondi, se leva précautionneusement de la berge moussue où elle était assise.
— Il est tard, rentrons. Entends-tu ?
Au loin, nettement perceptible, résonnait la chanson sourde d'une cloche. Cette dernière rythmait de son timbre un peu fêlé chaque moment de la journée avec une régularité jamais prise en défaut.
Le garçon se contenta de sortir de l’eau en acquiesçant d’un signe de tête. Un bégaiement qui persistait depuis sa petite enfance l’avait habitué à éviter autant que possible d’ouvrir la bouche par crainte des moqueries.
Ils prirent le chemin du village en hâtant le pas. Le soir tombait vite en cette saison et, avec l'obscurité, un froid mordant succéderait à l'agréable chaleur de la journée. Alors qu'ils atteignaient leur but, Mayalen s'arrêta soudain.
— Q… qu'y a-t-il ?
— Regarde. Devant le temple.
Ils s’approchèrent, curieux de comprendre la raison d’un remue-ménage auquel ils ne s’attendaient pas.

Sur la place du village, sous le regard bienveillant de la statue de bois du dieu Adrys, un attroupement s'était formé, réunissant presque tous les habitants. Sur leurs visages se mêlaient des expressions de curiosité et de méfiance, de celles qu’ils affichaient en présence d’étrangers. Au centre du groupe, trois chevaux nerveux, deux sellés et le dernier bâté, encensaient, faisant voler leurs abondants crins cuivrés sur leur encolure collée de sueur. Ils piétinaient la terre battue avec anxiété en roulant des yeux, prisonniers de cette foule bruyante. Un homme, seul, maintenait d'une main les deux animaux de monte par leur bride, alors que le dernier, chargé de besaces et de matériel de voyage, était attaché à l'un de ses congénères par une longe. L'étranger arborait une allure menaçante avec son armure ternie et cabossée, ses longs cheveux sales, sa peau brunie par la poussière des chemins. Dans son visage carré à la mâchoire proéminente, ses iris brillaient d'une lueur inquiétante. Comme l'ensemble des villageois, il se tourna vers les nouveaux venus et un sourire satisfait se dessina sur ses lèvres gercées par l'air sec. Evy sentit le regard peser sur lui, le jauger, comme si l'homme l'avait cherché et le reconnaissait soudain. Ce sourire confirmait sa certitude de ne pas se tromper. Il écarta d'ailleurs rudement les Keloewois pour s'approcher du garçon qui recula d'un pas.
— Je suis content de n'avoir pas fait si longue chevauchée et couru si grand danger pour rien. Je vous cherchais. Venez avec moi.
Il désigna les montures. Sa voix, bien que grêle pour un homme de sa corpulence, était impérieuse.
Evy sentit un frisson le parcourir. Son sang se glaça. Qui était ce soldat ? Que lui voulait-il ? Il ne l'avait jamais vu auparavant. Il fit à nouveau quelques pas en arrière pour maintenir la distance entre l’étranger et lui. Jaiko, surmontant l’inquiétude que lui inspiraient d’instinct les hommes d’armes, osa s’interposer :
— Qu’est-ce que ça signifie ? C’est mon fils ! Pourquoi vous suivrait-il ? Je ne sais même pas qui vous êtes.
Le soldat le repoussa brutalement, les traits empreints d’indifférence. Il ne se serait pas donné la peine de répondre si les Keloewois, se sentant mis en danger par sa présence inamicale, ne s’étaient soudain montrés menaçants. Les rangs se resserrèrent autour de lui, un murmure courut de bouche en bouche, les poings se fermèrent.
— Je ne vous veux aucun mal, assura l'étranger. Pas plus à lui qu'à vous. Je ne fais qu'obéir aux ordres. Pour cela, je suis autorisé à user de la force. Ne m'y contraignez pas, cela me déplairait.
Ce disant, il sortit son épée en un geste circulaire qui les écarta de lui. Un grondement de colère parcourut la foule des villageois, mais aucun ne trouva l'audace d’agir.
— Vous n’avez rien à savoir, ajouta-t-il. Cet enfant n’est pas vôtre. Il vous a été confié autrefois et vous quitte ce jour, c’est ainsi. Je n’en sais pas plus moi-même.
Il parlait fermement, sans montrer de peur, bien que seul face à tous. Il venait de la région, avait grandi dans les environs et connaissait bien les habitants de ces villages isolés. Ceux-ci respectaient l’autorité à l’excès et craignaient la soldatesque plus que tout. S’il ne laissait voir aucune crainte d’eux, ils n’oseraient s’en prendre à lui. Cependant, ils faisaient corps autour du gamin qu’il avait ordre d’emmener. Il espéra pouvoir rapidement résoudre ce problème.

Partagé entre peur et doute, Evy regardait tantôt le soldat et les chevaux, tantôt les villageois. Bien sûr, l’étranger l’intimidait beaucoup, d’autant qu’il était d’un caractère prompt à se laisser effrayer. Pourtant, il lui semblait avoir toujours su qu’un jour apparaîtrait un inconnu venu l’emmener loin de Keloew, de la même façon qu’il y était jadis arrivé. Il guettait parfois ce mystérieux cavalier noir qui l’avait déposé près de quinze ans plus tôt sur le pas de la porte de Jaiko. Son intuition lui dictait que ce n’était pas ce soldat, mais le résultat restait le même : on venait le chercher. Il pensa à ses parents, ses vrais parents, ceux que la vie avait contraints à se séparer de lui et qui, il voulait le croire, le regrettaient depuis. Il rêvait tant de les connaître. Savoir qui il était, comprendre pour quelle raison il grandissait loin de son père et de sa mère. Pourquoi ce soldat exigeait-il sa venue si ce n’était pour le ramener à eux ? Innocemment, il n’imaginait pas d’autres explications possibles et, à chaque seconde, hésitait davantage à se joindre à l’inquiétant voyageur.
Tous ne partageaient pas son avis, car il entendit une voix lui crier, le sortant de sa rêverie :
— Sauve-toi, Evy ! Il veut te prendre. Il veut t'emmener.
Le soldat se retourna vers la foule, agacé, sans pouvoir déterminer d'où venait la mise en garde. Le garçon, lui, avait reconnu la voix. Celle de Jaiko. Il lui faisait une confiance aveugle. Instinctivement, malgré les doutes qui l’assaillaient juste avant, il obéit sans plus réfléchir et se mit à courir aussi vite que ses jambes le lui permirent. En quelques instants, il atteignit la forêt toute proche.
Sous le couvert des arbres, il s'arrêta pour reprendre son souffle. Il avait peur, se sentait troublé, incertain. Il ignorait les raisons de la venue du soldat, il ne savait rien de cet homme et, comme toujours, ce qu'il ne connaissait pas l'inquiétait beaucoup. La nuit était presque entièrement tombée, mais les bois demeuraient assez clairs pour voir le lever de la lune, astre parfaitement rond ce soir-là et désespérément lumineux. Evy prit conscience que la forêt en laquelle il venait de placer tous ses espoirs faisait une bien maigre cachette.
Le soldat regarda fuir le gamin avec agacement. Il ne protesta pas. Les villageois le craignaient sans doute, mais il préférait ne pas prendre de risques inconsidérés. Ils étaient trop nombreux pour lui. S’ils se rebellaient, son épée ne ferait pas le poids face à leurs fourches. Tant pis, s’il le fallait, il se passerait de leur accord et de la coopération du garçon. Ses ordres étaient précis. Il devait le ramener à tout prix, on l’avait même autorisé à tuer si nécessaire. L’une de ses obligations premières était la rapidité. Il s’y plierait.
Pour ce faire, il se sentait capable de renouer avec ses origines paysannes, de trouver les mots justes pour endormir la méfiance et le mécontentement des villageois. Malgré la permission accordée par son commanditaire, il voulait éviter tout bain de sang, d'autant que la violence ne tournerait pas nécessairement à son avantage. Il se remémora les ordres: faire au plus vite, traverser le pays dans la discrétion et ne pas tuer ni trop rudoyer l'enfant. Satisfaire ces exigences n'avait rien d'insurmontable.

Evy courut plusieurs minutes, jusqu'à ce que son cœur battant et son souffle saccadé lui ordonnent de s'arrêter. Il s’immobilisa, l'oreille aux aguets, persuadé que le soldat l'avait suivi. Aucun son ne lui parvint à part le chant des oiseaux du crépuscule. La forêt dans laquelle il s'était enfoncé pour trouver un refuge était aussi calme que de coutume, seulement traversée de ces bruits animaux ou végétaux qui hantent toujours les bois. Il soupira de soulagement. S'il n'avait pas trouvé l'étranger trop effrayant de prime abord, le cri de Jaiko l’avait alerté. Le garçon avait pris peur. Il cédait vite à la panique et sa fuite s'était muée en course éperdue. À présent, enfin, il prenait le temps de réfléchir.
Il jugea avec un petit frisson que rien dans le soldat n'inspirait confiance. L'homme voulait l’emmener, les dieux seuls savaient où.
Je devrais partir le plus loin possible, songea-t-il raisonnablement. Aller à Jayad. Je m’y mêlerais à la foule. On ne me trouverait pas. Je rentrerais d'ici quelques jours.
Cela paraissait simple. Pourtant, il ne put s'y résoudre. Le besoin de voir près de lui des visages connus, d'entendre des voix familières guider ses choix, restait trop fort. Il ne se sentait pas capable de prendre seul cette décision, alors il revint sur ses pas. De la lisière des bois, un peu en surplomb, il put observer le village. Il vit le soldat au milieu des habitants. Ils discutaient. Bien sûr, il ne pouvait entendre leurs paroles, mais il devinait le déclin de leur colère. L'étranger savait leur parler, choisir les bons mots pour les calmer. Si le garçon ne voyait pas leur sourire, il le sentait à leur attitude. L'autre gagnait leur confiance, les faisait rire peut-être. Cela ne suffirait pas à ce que Jaiko lui livrât son fils chéri. Toutefois, les villageois laisseraient l'inconnu partir sans s'en prendre à lui.
Ce fut ce qui se passa quelques minutes plus tard. Le soldat salua poliment, puis enfourcha cheval, tenant l'autre monture par la bride. L'animal de bât suivait docilement traîné par sa longe. Prudent, Evy s'enfonça parmi les arbres lorsque l'homme emprunta le chemin serpentant jusqu'à la forêt.

Le garçon resta longtemps accroupi entre les buissons. L'envie de retourner au village le tenaillait, mais la peur que le soldat ne le surveille de loin restait plus forte. La fraîcheur de la nuit était tombée sur la région et Evy frissonnait. La lune blanche perçait les branchages, transformant les troncs en monstres fantastiques aux silhouettes décharnées. Les bruits changeaient, indistincts, menaçants. Il serra ses bras autour de lui. Il tremblait sans savoir avec certitude si cela venait du froid ou de son inquiétude de plus en plus profonde. Les battements de son cœur s'accéléraient malgré lui et il lui semblait qu'ils devaient s'entendre à l'autre bout de la forêt. Il se persuada qu’il n’aurait pas la force de passer toute la nuit dehors, seul.
Je vais rentrer, se dit-il.
Il ignorait si cette solution était la plus sage. En tout cas, elle était la seule qu’il se sentait le courage de mettre en pratique. L’étranger devait être loin depuis le temps qu'il avait quitté le village.
Le garçon discernait déjà les maisons aux contours dessinés par le clair de lune lorsqu'il entendit un craquement derrière lui. Il se retourna promptement, vit l'ombre qui surgissait de la profondeur noire des bois. Il voulut crier, mais le saisissement noua sa gorge.
— Voilà des heures que je vous cherche, grogna une voix qu’Evy reconnut avec effroi comme celle du soldat. On ne peut pas dire que vous me facilitez la tâche. Venez, je ne suis pas votre ennemi. Je ne vous ferai aucun mal.
Evy n’en écouta pas davantage. Sans chercher à deviner si l’autre mentait ou non, il tourna le dos et prit les jambes à son cou. Il n'avait pas parcouru trente pieds qu’on lui agrippait le poignet. Un cri de détresse franchit d’instinct ses lèvres. La main rude pressée sur sa bouche lui coupa la respiration durant un temps qui lui parut interminable. Il eut l'impression d'étouffer. Un instant, l'étreinte se relâcha et le garçon en profita pour aspirer une grande goulée d'air. Il n'essaya pas de crier ni d'appeler à l'aide, pas plus qu'il ne se débattit. Il savait l'effort vain. Il venait de lutter de longues minutes contre son agresseur, sans effet. L'homme s’avérait largement plus fort que lui. Sous l'armure dépareillée laissant à penser qu'il s'agissait d'un mercenaire plutôt que d'un membre de l'armée régulière, le soldat était tout en muscles. Une stature râblée, massive, aguerrie au corps-à-corps, avec des bras puissants et des mains comme des battoirs. Tout le contraire de sa victime.
Malgré le couvert relatif des bois, il avait retrouvé Evy facilement, avec l’aisance du prédateur pistant sa proie. Il montrait un sang-froid à toute épreuve pour oser cette tentative si proche du village. À travers les larmes brouillant sa vue, Evy apercevait les premières maisons de Keloew que la lune dessinait vaguement derrière les arbres. Il regrettait de n’avoir pas osé fuir tant qu’il en avait eu l’occasion. Hélas, il avait manqué de courage. La forêt nocturne l’avait inquiété au point de l’empêcher de raisonner en toute intelligence.
Il hoqueta pour recouvrer son souffle et rassembler ses esprits, mais la main calleuse vint rapidement reprendre sa place sur sa bouche.
— Vous déciderez-vous à me suivre ou devrai-je employer la force ? souffla le soldat de sa voix rocailleuse.
Non, pensa l'adolescent, je ne peux le laisser m'enlever ainsi à Keloew. Papa ne veut pas, il n’a pas confiance en cet homme, il m’a dit de fuir.
Il ne ressentait nulle envie de quitter son village, sa famille. Qu'allaient-ils penser, tous, s'il disparaissait soudain ? Mayalen et son père seraient fous d'inquiétude. Il ne pouvait pas leur faire ça ! Cette certitude le poussa à résister même s'il savait n'avoir aucune chance. Si peu auparavant, il avait failli suivre l’étranger de lui-même, à présent, il avait peur. Peur de perdre ceux qu'il aimait, peur de l'inconnu, de la mort aussi, car il ignorait tout des motivations du soldat.
Il se débattit, chercha à échapper à la poigne puissante, à frapper son agresseur. Mais ce dernier, derrière lui, n'était pas facile à atteindre et aucun des coups de pied désespérés d'Evy ne lui fit lâcher prise. À peine parut-il agacé du comportement de sa victime.
— Allez-vous vous tenir tranquille, grogna-t-il. Tant pis pour vous, vous l'aurez voulu.
Evy n'en entendit pas davantage. Il sentit le choc sur le côté de sa tête, puis la douleur explosa dans son crâne et un voile noir s'abattit sur lui.

Il n'arrivait pas à éclaircir ses idées. Il ignorait depuis combien de temps il était revenu à lui, mais il restait plongé dans une sorte de brouillard qui lui interdisait tout effort de concentration. Un terrible mal de tête le harcelait. Il tenta de bouger avant de comprendre qu'il était entravé. Pourtant, la sensation de mouvement se percevait de façon très nette. Il comprit : ce balancement régulier, un peu sec, était celui d'un cheval en travers du dos duquel on l'avait jeté comme un vulgaire sac. Il se sentait si mal qu'il se croyait près de perdre à nouveau connaissance. Il prenait pourtant douloureusement conscience de sa bouche pâteuse et sèche, des coups lancinants traversant son crâne en autant d'éclairs aveuglants. Il subissait, impuissant, la faiblesse qui empêchait jusqu'au simple geste d'ouvrir les yeux. Cessant tout effort, il se laissa bercer par l’amble chaloupé du cheval. Aussitôt ses pensées lui échappèrent pour vagabonder librement, retraçant les événements qui l’avaient conduit à cette inconfortable situation. Il revécut le mélange de passé plus ou moins proche et de présent, la venue de son ravisseur, son enfance, sa propre arrivée à Keloew qu'on lui avait mille fois contée, puis vit défiler sous ses paupières closes les terribles instants où le soldat, inévitablement, l'avait retrouvé. C'était allé si vite. Maintenant Keloew se trouvait sans doute déjà loin. Et avec Keloew, sa famille, Mayalen, Jaiko, Blanka, le vieux Galoer, tous ceux qu'il aimait ou avait appris à côtoyer depuis sa plus tendre enfance.
L'air se rafraîchissait passablement et le vent qui sifflait à ses oreilles le tirait en partie de sa torpeur. Cependant, la douleur dans sa tête persistait, toujours vive, et la peur ne faisait que se renforcer. Il garda les yeux fermés, essaya sans y parvenir de faire le vide dans son esprit et d’oublier la panique qui le gagnait. Il ressassait sans cesse ce qu'il avait pensé dans la forêt, alors que, terré au milieu buissons, il priait pour que l'homme ne le trouve pas. Il s'était demandé comment le soldat avait reconnu en lui celui qu'il cherchait. Il le savait pourtant : il était loin de se fondre parmi les villageois, même s'il l'oubliait volontiers. En réalité, il n'était pas seulement plus blond ou plus délicat. Outre son apparence, bien d’autres aspects le différenciaient des Keloewois. En fait, il ne présentait rien en commun avec eux. Absolument rien. Quand on lui lançait en riant qu'il ressemblait à un noble, ce n'était pas si absurde. Il était tout à fait possible qu'il le soit. Personne n'en savait rien. Il n'était pas né à Keloew. Il était un enfant trouvé, un enfant abandonné, cela seul était certain.
Il se savait le vivant portrait d’Adrys, le jeune et lumineux maître de toutes les divinités, Adrys, le rayonnant, le plus loué des dieux du Nodius. Galoer, dont les connaissances supplantaient celles de quiconque au village, lui avait conté un mythe venu du fond des âges. Jadis, à une époque si lointaine qu’elle se perdait dans la nuit des temps, des hommes arrivèrent avec leurs familles, leurs coutumes et leurs armes. Ils venaient du nord, nul ne savait d’où exactement, de ces terres lointaines qui se confondent avec le domaine des dieux. Grands, leur teint clair ensoleillé par leurs cheveux blonds, ils montraient une délicatesse presque féminine couplée à l’ardeur de fiers guerriers. Quoiqu’ils fussent peu nombreux, leurs savoirs et leur science des armes les imposèrent vite comme les nouveaux chefs d’un pays alors mal structuré qu’on ne nommait pas encore Aldesie. Leurs enfants devinrent les nobles et les rois du nouvel État, répandant sur leurs terres fraîchement conquises leur culture et leur religion. Leurs différences avec les peuples qui les avaient précédés en ces lieux s’amenuisèrent avec le temps et quelques unions. Mais les nouveaux aristocrates conservèrent leurs traits fins et leur blonde chevelure. Ils se prétendaient, non sans arrogance, les descendants d’Adrys à qui ils ressemblaient tant, et affirmaient tenir de lui le pouvoir divin de régner sur autrui. Personne n’eut jamais le courage ou la force de le contester et certains crurent même avec certitude à leurs origines fabuleuses.
La dissemblance s’avérait d’autant plus frappante avec la population du sud de l’Aldesie avec laquelle aucun mélange de sang ne s’était jamais produit. Les paysans de Keloew, trapus, plus bruns, ne pouvaient certes pas se prévaloir d’appartenir à la lignée du dieu.
Les gamins du village, quelques adultes aussi, tout en respectant leur doyen Galoer, chuchotaient qu’il était un vieillard confondant les mythes et la réalité, qu’il était impossible que des hommes aient été un jour engendrés par une divinité. Evy pensait ces médisants jaloux. Avec les années, il se persuadait de plus en plus de son ascendance prestigieuse. Il était un noble, il était un fils d’Adrys. Son apparence le criait. Il en concevait une certaine fierté, parfois un brin d’orgueil, malgré une timidité maladive. Même si d'autre fois, la honte d'être différent l'emportait.

Le cheval ralentit. Ses foulées se firent plus courtes, plus rasantes. Evy trouva la force d'ouvrir les yeux. Il fut surpris de voir le soleil disparaître sur sa gauche, rougeoyant à l'horizon. Ils étaient partis en soirée. Il était donc resté étourdi presque une nuit et un jour entiers, avec de rares moments de lucidité et d’autres où un sommeil lourd l’abrutissait. Il secoua la tête pour s'éclaircir les idées, mais la douleur revint alors, brutale. Elle éclata avec une fulgurance qui l'obligea à refermer les yeux, lui arrachant un gémissement plaintif.
Le soldat le tira du dos du cheval sans ménagement et dénoua toutes les entraves, certain que le garçon n’était pas en état de fuir. Il ne se trompait pas : il dut maintenir debout son prisonnier sans quoi ce dernier serait tombé. Evy, vacillant, fit un effort pour rester conscient. La douleur tapait dans son crâne et il éprouvait une forte envie de vomir. Il entrouvrit les paupières, gardant les yeux plissés car même la faible lumière crépusculaire l'aveuglait et lui semblait presque insoutenable.
— Courage. Nous faisons halte à l'auberge. Vous pourrez y prendre du repos.
Ce n'était pas de la sollicitude dans la voix du soldat mais, du moins, sonnait-elle moins durement. Sans doute regrettait-il un peu d'avoir frappé si fort.
Evy le suivit péniblement, les jambes flageolantes. L’homme l’inquiétait beaucoup, mais le garçon avait appris depuis sa plus tendre enfance à baisser les yeux devant plus fort que lui, à craindre l’autorité et à obéir à tout ce qui portait l’épée. Il ne trouva pas l’audace de protester ni le courage de tenter de fuir. De plus, ses pensées étaient encore trop floues, trop empreintes de douleur pour lui permettre de raisonner. Avec juste la force de lever assez les pieds, il tituba dans l'escalier jusqu'à la chambre désignée par l'aubergiste sans rien voir du décor de la maison. Le craquement des marches résonnait dans sa tête en bruits étourdissants. L'obscurité de la pièce, le lit plus moelleux et plus vaste que ce à quoi il était habitué adoucirent le mal. À peine allongé, il sombra dans un sommeil aussi profond qu’un gouffre.

Les rayons du soleil matinal perçant à travers les volets mal clos, l'éveillèrent au petit jour. Il se tira avec difficulté de son sommeil sans rêve, la tête toujours douloureuse.
Le soldat était déjà debout.
— Bien, constata-t-il, vous voilà éveillé. Nous pouvons reprendre la route. Il reste encore bien des lieues à couvrir.
— Où... où... où a... allons-nous ? osa Evy en luttant péniblement contre son bégaiement.
— Aldes.
La réponse, pour laconique qu'elle fût ne manquait pas de sens. Elle fit même forte impression. Bien que quasiment inculte, le garçon savait, comme chaque habitant du pays, qu'Aldes, la gigantesque capitale, était le siège de tous les pouvoirs, tant religieux que politique. Le roi y résidait avec sa Cour et l'on disait que dans cette ville fabuleuse tout était possible.
— P... p... pourquoi ?
Il ne comprenait toujours pas ce qui motivait son enlèvement. En quoi un garçon comme lui, le fils adoptif d'un pauvre laboureur, ayant grandi dans un misérable village isolé de tout, pouvait-il intéresser ce soldat ?
Ce dernier haussa les épaules :
— Est-ce que je sais ! Je ne me préoccupe guère de la raison. On cherchait un homme prêt à se battre, à risquer sa vie, un homme qui connaisse ce maudit pays désolé où vous viviez et en maîtrise la langue. J'avais ces connaissances pour être né à Jayad, à quelques lieues de chez vous. On m'a payé pour vous chercher et vous amener à certain lieu d'Aldes par quelque moyen que ce soit, mais sans trop de violence. On m'a indiqué avec précision où vous trouver et à quoi vous ressembliez très probablement. En cela, au milieu de ces gueux noirauds, aucune erreur possible. La seule autre chose qu'il me fallait savoir était d'être fort discret et rapide. Je le fus. Une fois le Sult franchi, le danger sera moindre. Le reste ne me concerne pas et j’ai appris qu’il valait mieux ne pas se montrer trop curieux.
Pour la violence, c'est raté, songea le garçon en portant la main à son crâne dans lequel le battement sourd persistait. Qui pouvait être le commanditaire de cet enlèvement ? Ses parents…
Il retrouvait l’idée première qui l’avait traversé en voyant le soldat à Keloew. Ses vrais parents. Une fois revenue, cette idée ne le quitta plus. Ses parents l’avaient abandonné enfant pour une mystérieuse raison, mais peut-être avaient-ils la possibilité de le reprendre. Si seulement il s’agissait de cela. Cette éventualité n’expliquait pas l’urgence du départ, mais lui laissa de l’espoir. La vie qui l’attendait pouvait n’être pas si désagréable. Mieux même qu’à Keloew. Parce que si Keloew et sa famille d’adoption lui manquaient déjà terriblement, sa vie ne s’était pas toujours révélée facile au village. Il pesa le pour et le contre, réfléchit le plus posément qu’il put à tout ce qu’il avait vécu, tentant de juger avec objectivité les événements de naguère, bons ou mauvais. Puisqu’il devait partir, tirer un trait sur son passé, il voulait le faire sans regret, ne pas se complaire dans de bons souvenirs en partie inventés, ne pas se raccrocher à des faits idéalisés qui, en vérité, n’avaient pas été si parfaits.

Sa grâce naturelle, si elle attirait les moqueries des solides gamins hâlés de Keloew, attirait également le regard des petites villageoises de son âge. Quoiqu'il fût trop enfant de caractère pour vraiment s'en émouvoir et saisir pleinement le sens de ces regards, il n'en éprouvait pas moins un certain orgueil. Pourtant, il savait aussi ce que d'autres moins gentils disaient de lui à voix chuchotée : il était certes l'adolescent le plus plaisant de Keloew, à condition qu'il n'ouvrît pas la bouche. Il avait longtemps cru qu'on lui reprochait surtout son bégaiement qui s'accentuait tragiquement dans les moments de grande émotion, sa timidité excessive et le manque d’initiative qui en résultait. Il n'avait compris que tard pourquoi ces remarques ironiques qu’il accueillait en toute naïveté avec le sourire, blessaient tant son père, Jaiko. Peu auparavant, alors qu'il jouait au milieu d’enfants nettement plus jeunes que lui – il niait volontiers le fait que les gamins de son âge ne se souciaient pas de lui –, il avait entendu le soupir d'une mère à une autre. Non les sous-entendus ironiques qu'il ne comprenait pas ou mal, plutôt un murmure attristé, apitoyé même, tellement plus blessant :
— Pauvre Jaiko. Lui qui adore cet enfant. Il ne voit pas que c'est un innocent et que plus le temps passe, plus il gagne en bêtise.
Cela lui avait fait mal, un terrible pincement au cœur. Il avait su, à ce moment précis, qu'ils avaient toujours pensé cela de lui. Et s’ils ne se trompaient pas ? Il partageait si peu avec eux. Il avait eu une brusque envie de pleurer qu'il avait soigneusement cachée. Quand la femme, après ses cruelles paroles qu'elle n'avait pas eu conscience de prononcer si haut, lui sourit avec cette gentillesse que lui adressaient toutes les femmes du village, il sourit en retour. Il ne pleura que le soir, blotti dans l'unique lit de la masure qu'il partageait avec son père. Ce dernier se fâchait souvent contre lui lorsqu'il parlait avant de réfléchir et faisait rire l'auditoire, ou lui reprochait son comportement puéril et l'exhortait à agir en homme. Ce soir-là, il ne s'énerva pas, au contraire. Il serra le garçon sur son cœur comme il aurait réconforté un enfant plus jeune et le consola d’une explication emplie de tendresse :
— Ils sont médisants car jaloux, Evy. Tu as mille qualités qu'ils n'ont pas. Ton innocence... Il est vrai qu'aujourd'hui on la voit comme un défaut, mais c'est en fait un don des dieux. Un don sans prix. On te reprochera de manquer de réflexion, certainement. Cela risque de te jouer des tours. Des hommes mauvais en profiteront pour se moquer de toi ou te tromper, mais quoi qu'il arrive, tu garderas toujours l'âme aussi pure. Parce que ceux-là même qui riront de toi, ceux-là vaudront cent fois moins que toi. Tu vaudras toujours mieux que nous, Evy, je te le promets.
Si cela avait suffi à le réconforter sur le moment, depuis il se remémorait souvent les mots de la femme et les trouvait encore aussi douloureux.
Puis il n'y avait pas eu que les moqueries des autres gamins et celles, plus discrètes et apitoyées des adultes, pour lui faire du mal. Son problème premier avait toujours été le travail. Il n'aimait pas le travail, c'était un fait. Il n'avait jamais montré de goût à l'effort. Une partie de l’explication résidait dans son physique. Délicat, il n'était pas bâti pour les rudes travaux des champs. Sa peau fine marquait vite et ses mains se blessaient au moindre labeur. Puis, la blancheur rosée de son teint se refusait à brunir même en plein été. Plusieurs heures au grand air ne lui valaient que des rougeurs, des brûlures que le soleil impitoyable lui offrait, brûlures qui persistaient toute la belle saison alors que la peau des autres enfants dorait tel du pain cuit au four. Il s'en plaignait souvent, vivant cela comme une injustice, protestant dès que Jaiko prétendait l'envoyer aux champs. Il en avait l'âge néanmoins, largement. La plupart travaillaient depuis la petite enfance et abattaient dès douze ans presque autant de tâches qu'un homme adulte.
Jaiko aimait son fils et ne supportait pas de l'entendre gémir, la nuit, lorsque les rêches draps de chanvre frôlaient les brûlures récentes. Alors, il lui épargnait ce labeur malgré le besoin crucial de bras supplémentaires, malgré la faim, malgré l'épuisement qui minait le brave homme pour nourrir maigrement sa famille. Evy n'en éprouvait pas vraiment de remords, sans doute parce qu'il n'avait pas réellement conscience des sacrifices que son père adoptif faisait pour lui. Il se contentait donc des tâches réservées en temps normal aux plus jeunes, voire aux fillettes, ce qui ne lui déplaisait pas. Garder les petites chèvres et les rares brebis dans les pâtures jaunies par l'été, cueillir des baies sauvages en forêt ou poser des collets pour piéger du menu gibier, ou même aider les femmes aux tâches ménagères lui convenait parfaitement. Si les médisants ricanaient que Jaiko ferait de son fils une jolie fille, ils n'osaient le dire à voix haute devant le brave homme, respecté de toute la communauté.
Il y avait bien sûr des contreparties, de bons moments, des activités qu’il appréciait particulièrement. Ainsi, il aimait harnacher la maigre vache blanche, l’unique bovin du village, pour mener la charrette jusqu'au marché de Jayad, le gros bourg le plus proche. Il fallait près de trois heures par les chemins caillouteux serpentant à travers la forêt, sans croiser la moindre habitation, pour l’atteindre. S'il se plaignait d'avoir mal aux pieds dans ses sabots lorsqu'il devait faire la route, le garçon trouvait cependant cette sortie agréable. Jayad recelait à ses yeux bien des mystères et des tentations. Au marché, se répandaient des effluves délicieux, chatoyaient les tissus. Les étals regorgeaient de viandes, de légumes et d'épices. Des marchands haranguaient la foule des badauds et des ménagères en leur proposant des étoffes venues, selon eux, de pays lointains où tous les hommes vivaient comme des princes. Les joailliers dévoilaient des bijoux, des colliers, des parures scintillantes qui faisaient briller les yeux de convoitise.
Evy croyait voir les broderies les plus fines, les joyaux les plus purs, toutes les richesses du monde. Il observait les femmes de petits bourgeois acheter quelques aulnes de tissu, essayer des bagues à leurs doigts un peu gras. Il guettait leurs servantes choisissant canard ou chapon chez le volailler et prenait ces dames pour des princesses.
Il ignorait que Jayad n'était qu'une ville pauvre. Il ne distinguait pas le mortier fissuré des maisons bourgeoises déjà usées par les ans, ne remarquait pas la médiocrité des attelages, les habits de ces enfants qu'il croyait fortunés confectionnés dans de vieilles robes de leur mère. Il ne discernait pas les différences entre des diamants purs et les pierres de moindre qualité exposées sur les étals.
Il se laissait griser par les bruits, les odeurs, les couleurs de ce monde inaccessible à un fils de laboureur. Il lui arrivait d'imaginer la vie de ces gens que la faim, le froid ne tenaillaient pas. Dans ces moments, il fermait les yeux en se disant qu'il était fait pour cette vie-là. Il y faisait évoluer ses parents, ses vrais parents, qui, il en était sûr, l’avaient abandonné contre leur gré.
Alors, au lieu de vendre au plus vite les produits du village et de rentrer chez lui, il flânait. Il traînait devant les étals d'où les commerçants, au vu de ses guenilles, le chassaient vite. Cela ne l'éloignait qu'un instant et il revenait, laissant dériver son regard émerveillé le long des draps de soie miroitant telles des mers colorées. Parfois des saltimbanques, des comédiens, donnaient leur spectacle en pleine rue, tendant leur chapeau avachi pour glaner quelques sous. Leurs rires grimés, leurs tenues chamarrées aux coupes improbables, les plumes et les colifichets dont ils s'ornaient ouvraient des portes merveilleuses sur un ailleurs imaginaire. La ville était une représentation permanente, entre bonheurs et querelles, injures et baisers volés, faisant planer les reflets de mondes lointains et inconnus, un écho de vie rêvée, de grandeurs perdues, de gloires éphémères, de victoires oubliées. Mille vies s'y jouaient, des destinées s'y dessinaient ou s'y brisaient, des existences s'y croisaient pour le meilleur ou le pire. Tout y semblait possible.

Sans doute Aldes lui plairait-il. Il regretterait certainement Keloew, mais pas tant que ça. Non, en fait, il ne regretterait pas Keloew, ennuyeux et laborieux. Il regretterait seulement quelques personnes : Jaiko qu'il nommait tendrement papa, la douce Mayalen, la brave Blanka qui l’avait allaité comme son propre enfant, le vieux Galoer qui lui enseignait avec une grand patience des secrets connus de lui seul. Le vieil homme, parce qu'il lui prédisait un autre destin que celui de laboureur, lui avait appris les rudiments d'audien qu'il connaissait. C'était peu, mais au moins le garçon avait-il une idée de la langue parlée à la capitale, bien différente du patois utilisé dans les environs de Jayad. Il se sentait prêt à affronter la ville, ses mystères et surtout ses promesses.
— C'est bon, annonça-t-il au soldat. Vous n'aurez plus besoin de m'attacher. Je vous suivrai à Aldes de mon plein gré.
Il était si sûr de lui qu'il n'avait même pas bégayé.
L'autre hocha la tête comme s'il n'avait jamais envisagé autre chose.
— Alors dormons. Un long chemin nous attend encore.

_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:58

CHAPITRE 2

Aldes




À demi couché sur l’encolure de sa monture pour garder une assiette fixe en selle, Evy se laissait griser par la sensation nouvelle de vitesse. Le vent lui soufflait aux oreilles et il trouvait cela bien agréable. Au début, mal à l’aise, installé sur le dos mouvant de l’animal en un équilibre précaire, il s’était senti ballotté d’un côté à l’autre et avait craint de chuter dès les premières foulées. Il s’y était assez vite habitué. Au bout de quelques lieues, il ressentait presque le cheval comme un prolongement de lui-même, percevait chaque contraction des muscles, devinait à l’avance la moindre réaction de l’animal. C’était étrangement plaisant. Il avait toujours admiré les chevaux. Quoique rares dans la région où il vivait, il en avait parfois croisé en allant au marché. Pour lui, cet animal symbolisait le pouvoir, la richesse et surtout la noblesse. En se laissant guider par les mouvements amples et vigoureux de sa monture, il s’imaginait joliment vêtu avec une épée au côté. Pourquoi pas puisque nombre des Keloewois le pensaient noble ? Des nobles, il n’en avait jamais vus. Ils ne fréquentaient pas les mêmes lieux que lui et ce n'était pas à Jayad que l'on pouvait espérer rencontrer de grands seigneurs. Il ne connaissait d'eux que les grossières petites gravures peintes que l'on vendait au peuple pour quelques sous. Les villageois, lorsqu'ils passaient devant le portrait du roi, baissaient alors les yeux en une attitude de respect comme ils l'eussent fait face à un être divin. Evy croyait avec force que les nobles différaient des autres hommes, qu’ils valaient davantage. Riches et cultivés, ils étaient nécessairement meilleurs, plus généreux, plus proches des dieux.

Le voyage se passa du mieux possible. Guidé par le soldat taciturne, Evy laissait pendant des heures vagabonder ses rêveries que berçait le galop de sa monture. Parfois, des larmes naissaient à ses paupières, car il pensait à ceux qu'il aimait et qu'il ne reverrait sans doute plus. Ou bien, l'inquiétude l'emportait, la peur même, de cet ailleurs qu'il allait découvrir et dont il ignorait tout. Il ne savait rien des secrets ni des dangers des grandes cités et les imaginait fort nombreux. À d'autres moments, au contraire, il souriait pour lui-même, pour les canards sauvages qui passaient en ordre discipliné dans le ciel, pour sa monture dont le poil chaud collé de sueur offrait un réconfort maternel. Il se réjouissait de la vie qui l'attendait, hors des sentiers battus de son enfance, et se félicitait d'échapper à un destin tout tracé. Il s'inventait des parents merveilleux et des mondes de délices où on lui ouvrirait les bras pour le mener vers des félicités terrestres insoupçonnées. Lui prenait alors l'envie de rire et de chanter. Seule la présence rude et austère du soldat retenait l'expression de cette joie.
Adrys semblait guider leurs pas. Ils auraient pu croiser des bandits de grand chemin, des détrousseurs. Ils auraient pu faire halte dans des auberges incertaines aux tenanciers malhonnêtes, se voir échanger leurs chevaux contre de mauvaises rosses ou se faire vendre de la nourriture avariée. Il n'en fut rien et ils firent le meilleur voyage que l'on pût espérer faire en Aldesie en parcourant l'immense pays du sud au nord. Le soldat savait éviter les routes dangereuses et son air dur et querelleur, sa tenue, son épée que l'on devinait prompte à sortir du fourreau, suffisaient à dissuader les mauvaises intentions.
Par chance, l'automne restait sec. Autant la sécheresse était chose courante dans la région de Keloew, autant les abords de la capitale se montraient habituellement fort humides en cette saison. L'absence de pluie, si elle faisait grogner les paysans et annonçait un possible hiver de disette, se révélait une bénédiction pour les voyageurs qui n'avaient à craindre ni traîtres marécages, ni dangereuses fondrières, ni miasmes de maladie portés par l'air gorgé d'eau sale. Cependant, au fur et à mesure de la progression vers le nord, l'atmosphère se rafraîchissait et le paysage devenait plus verdoyant. L'été moins rude qu'à Keloew n'avait pas précipité la venue de l'automne et les feuillages persistaient encore vaillamment. Le long de la route, Evy avait pu admirer les forêts de plus en plus denses, les prairies vastes et riches pâturées par du bétail gras, les chevaux, les vaches imposantes, les troupeaux immenses.

Ils arrivèrent à proximité de leur but à la fin de la troisième semaine de voyage, sans avoir ralenti le rythme de leur progression. Le garçon ignorait combien de dizaines de lieues ils avaient pu ainsi couvrir. Essuyant la sueur qui traçait des sillons sur son visage bruni par la poussière du chemin, il contempla, ébahi, le spectacle imposant qui se découvrait à ses yeux. Le panorama était magnifique : devant lui, Aldes, l’immense capitale de l’Aldesie, étendait paresseusement toute sa splendeur. La ville était gigantesque, un amas de toits et de murs, des bâtiments qui rivalisaient de hauteur, pressant leurs masses aux teintes grises et brunes comme s’ils cherchaient à étrangler les ruelles qui tentaient de les séparer. Les humains, invisibles de si loin, se noyaient dans la lourdeur morte des écrasantes bâtisses de pierre.
Cette vision sublime de la ville était magnifiée par les rayons rasants, orangés et dorés, jouant sur les imperfections des pierres pour les faire scintiller, comme couvertes de milliers de diamants flamboyants.
— C'est beau, murmura Evy.
— Sans doute.
Le ton du soldat manquait de conviction. Il connaissait trop Aldes pour l'admirer encore. Il en savait assez les faiblesses pour n'être pas trompé par son illusoire beauté.
— Venez. Le temps de descendre la colline, il fera nuit noire.
Il ne se trompait pas. Le jour déclinait très vite et, déjà, le flamboiement solaire s'éteignait derrière une épaisse forêt comme s'il se noyait dans une mer d'arbres.
L'homme poussa sans ménagement son cheval fatigué auquel la monture d'Evy emboîta le pas. Les bêtes traînaient les sabots et avançaient moins vite que la chute du jour ne l'eût rendu nécessaire. Bien qu'en apparence toutes proches, une heure encore ne serait pas de trop pour rejoindre les premières maisons.
Il en fallut près de deux.
Evy ne sut qu'ils entraient dans la ville qu'à un ensemble de sensations indéfinissables. La nuit était noire. Seules les plus grandes rues de la capitale bénéficiaient d'un maigre éclairage, ce qui n'était pas le cas de la ruelle qu'ils empruntaient. Bien que la fraîcheur fût tombée avec le jour, une sorte de moiteur aigre donnait une impression de confinement ; les murs invisibles dans la nuit s’imposaient telles de véritables présences vivantes dont on s'attendait presque à percevoir le souffle menaçant. Il courait dans ces ruelles une odeur âcre et rance de trop nombreux corps entassés, de sueur et d'excréments. Une odeur de crimes et de bassesses, de peur et de faim. L'odeur de la misère, celle qui imprégnait les murs de Jayad et que les rats faisaient circuler sur le sol collant de boue et d'innommables détritus.
Non, pas ici, pensa Evy plus déçu qu'inquiet. Cette misère, il ne la connaissait que trop bien. Il l'avait côtoyée, partagée. Il ne la craignait pas, mais il avait tant espéré qu'Aldes lui offrirait autre chose. Un visage plus riant, un espoir. De loin, la capitale était si belle. Était-il possible que des mendiants déguenillés en souillent les porches, que des coupe-jarrets lavent ses rues du sang coulant à la pointe de leur couteau ?
Comme il ralentissait le pas de sa monture, cherchant à humer autre chose derrière ces exhalaisons nauséabondes, le soldat saisit les rênes de son cheval pour le faire hâter.
— Venez, ne traînons pas ici. Il n'y fait pas bon.
Les montures prirent le petit trot, presque silencieux sur le sol non pavé. Evy trouva qu'il n'avait jamais vu nuit si noire. Même les étoiles restaient cachées, comme si la ville se fermait à tout, centrée uniquement sur elle-même. Puis, brusquement, il put à nouveau respirer aisément. L'oppression, l'étouffement avaient disparu. Il n'avait plus l'impression qu'il toucherait les murs de chaque côté de lui juste en tendant les mains. De loin en loin, un fanal placé trop haut pour être utile, dessinait un vague halo jaunâtre. Les fers des chevaux sonnèrent sur le pavé. L'odeur avait changé, imperceptiblement. Elle était toujours lourde, voire écœurante, mais plus de parfums que de sang, plus de musc et de fleurs que de pourriture. Le garçon inspira profondément ces senteurs nouvelles dont il ignorait tout. Elles n'étaient pas plus agréables, mais lui parurent pourtant plaisantes dans ce qu'elles lui promettaient de nouveauté, d'inconnu, de richesses insoupçonnées.
Le pas calmé des chevaux s'accompagnait de leurs ébrouements. Ils mâchaient leur mors, épuisés, soulagés peut-être aussi, en rêvant d'une écurie accueillante où reposer leurs membres las.
— Ici, appela le soldat.
Evy discerna une masse sombre et perçut le souffle de plusieurs animaux.
Une voiture, comprit-il avec surprise. La nuit l'empêchait d'en voir plus, d'en deviner la richesse. Un homme, une faible lanterne tendue à bout de bras, écarta les panneaux de cuir servant de portière. La lueur de la flamme joua sur l’attelage, y créant des reflets dorés aussi mouvants qu’une nuée de papillons d'or. Comme Evy, bouche bée, essayait d'en distinguer davantage, son compagnon de voyage insista :
— Allez-y, entrez donc.
Maladroitement, le regard fixé sur la silhouette indistincte de la voiture, Evy se laissa glisser de sa selle, fit quelques pas hésitants. Bien que l'invitation fût claire, il n'était pas certain de ce qu'il devait faire. Tout lui semblait si surprenant. Il ne s'attendait pas à monter un jour dans un tel véhicule. C'était trop de luxe pour lui. L'homme à la lanterne tenait toujours la tenture de cuir écartée. Alors que le garçon passait devant le soldat, celui-ci l'arrêta, s'adressant à lui dans un murmure, d'une voix moins dure que jamais, presque amicale :
— Nos routes se séparent ici. J'ai accompli ma tâche. Je vous ai mené du village à ce lieu, tel qu'on me l'avait ordonné. Je n'ai pas à savoir ce qui surviendra ensuite. Je vais aller réclamer mon dû pour mon service et ce sera tout. Je passerai à autre chose. J'ignore ce qu'il adviendra de vous. Cependant, vous n'êtes pas d'ici... Vous ne connaissez que la campagne paisible... Aldes est une ville dure, mais elle a de bons côtés aussi, je crois... Bonne chance.
Evy n'eut pas le temps de le remercier, ni même de le saluer, car déjà il disparaissait dans la nuit. Une poignée de secondes plus tard, les sabots des chevaux résonnèrent en s'éloignant sur le pavé. Le garçon eut alors brusquement conscience que ce n'était pas de l'amitié dans le ton de son guide. Plutôt de la pitié. Son anxiété croissant, il se demanda s'il n'allait pas très vite regretter Keloew.
Il hésita à fuir, à retourner seul au village. Il s'en croyait capable. Souvent il s’imaginait réaliser des exploits qui s'avéraient impossibles par la suite. C'était en partie cet égocentrisme naïf et innocent, semblable à celui d'un petit enfant, qui le faisait moquer par les autres jeunes Keloewois. Mais il y avait cette voiture qui attendait à deux pas de lui, et l'homme à la lanterne. Tout autour, l'obscurité. Uniquement l'obscurité. Insondable, infinie, terrifiante. Evy n'avait jamais été très prompt à prendre des décisions – ou plutôt, à prendre les bonnes décisions, car il se précipitait souvent avec une ardeur déraisonnable vers ce qui lui paraissait la voie la plus simple. Sa façon de vivre le présent sans en prévoir les conséquences dans l'avenir avait plus d'une fois désespéré Jaiko. Pour l'heure, il se sentait perdu, seul. La flamme de la lanterne dansait pour l’attirer vers l’ouverture du carrosse. Alors, comme un papillon de nuit étourdi, il se jeta vers la lumière.
Il entra précautionneusement, heurta une banquette couverte d'un tissu velouté. L'habitacle était plus restreint qu'il ne l'avait cru, laissant à peine la place de se mouvoir. Il voulut s'asseoir, esquissa un mouvement, se retint. Il prenait seulement conscience de la saleté qui souillait son corps, ses vêtements. Le long chemin à cheval avait noirci de poussière sa peau et ses cheveux. Il la sentait sur lui, irritante, collée par la sueur. Si son compagnon de voyage et lui-même avaient souvent fait halte dans des auberges et des relais, il avait rarement pris le temps de se laver. Fourbu, il s'était presque toujours contenté de s'écrouler sur son lit et de dormir profondément. De fait, il n'avait guère l'habitude de faire de grandes toilettes. Au village, on économisait l'eau puisée au ruisseau et, surtout au cours de mois les plus froids, il rechignait à se laver au seau d'eau glacée. Quant à la belle saison, ses escapades fréquentes au sein de la forêt, où il se baignait avec délectation dans l'onde vive, suffisaient amplement à le tenir propre.
Pourtant, dans cette voiture pour lui symbole de luxe et de beauté, il se sentait gêné. Il avait peur de souiller ces banquettes aux coussins si doux, peur de ne pas y être à sa place.

L'ébranlement soudain du carrosse mit fin à ses hésitations. Malgré lui, il trébucha et, déséquilibré, se retrouva plus ou moins bien assis, se calant au mieux pour supporter les cahots de la route. Il fut surpris de constater combien son installation était malcommode. Plus malcommode qu'à cheval. Les roues de bois cerclées de fer et les essieux raides transmettaient avec une fidélité brutale chaque imperfection du sol. Des secousses sèches, bruyantes, désagréables. Il faisait noir, aussi noir qu'à l'extérieur, voire plus encore. Une fois rabattu le cuir servant de portière, l'air confiné devenait étouffant. Le garçon éprouvait une sensation de malaise grandissant qui croissait au rythme où s'égrenaient les minutes. Le voyage lui parut interminable.
Il ignorait où il se trouvait, où il était conduit, vers qui et pourquoi. L'angoisse, sourde, n'était pas loin de se muer en peur.
La voiture ralentit soudain et il lui sembla qu'elle obliquait sur sa gauche. Le sol se modifia. Le claquement des pieds des chevaux restait sonore, mais quelque chose avait changé. Evy n'aurait su dire pourquoi il était si sûr de percevoir cette légère différence. Dans le noir complet, il lui semblait que ses sens autres que la vue gagnaient en acuité. Les roues cessèrent tout à fait leur course et le pan de cuir s'écarta, découvrant le sourire édenté de l'homme à la lanterne. Était-il sourd-muet ? Toujours est-il qu'il ne dit mot et Evy, impressionné et nerveux, imita d’instinct son silence. Il regarda autour de lui, presque ébloui après son séjour dans les ténèbres. Pourtant, la lumière jaune des flambeaux n'était pas vive. Elle dessinait des ombres allongées, dansantes, monstres fous sortis de leur tanière pour quelque sarabande infernale.
Le garçon constata qu'il se trouvait dans une petite cour, parfaitement close, n'était-ce la large porte cochère par laquelle la voiture venait d’entrer et qu'elle empruntait d'ailleurs déjà en sens inverse. La porte claqua sourdement derrière elle. Evy éprouva à nouveau une impression de suffocation. Il se sentait prisonnier de cette cour qui, même au grand jour, devait rester bien terne. Seulement des murs et des pavés, c'était glacial. Malgré cela, la chaleur rouge des flambeaux lui donnait le sentiment d'être perdu au sein des Enfers. Les murs se dressaient si hauts, lui paraissaient si austères. Quel pouvait être ce bâtiment si menaçant ?
Alors que, le nez en l'air, il cherchait en vain à apercevoir la lune, une étoile, quelque chose, n'importe quoi pourvu que ce fût une ouverture, un bruit sur sa droite le fit sursauter. Un raclement de gorge. Il se retourna d'un bloc et découvrit une petite porte fondue dans l'obscurité ainsi que, devant elle, debout dans l'embrasure, un homme en livrée. L'inconnu baissa les yeux avec modestie lorsqu'il sentit sur lui le regard du garçon, se racla encore la gorge, fit une courte révérence et avança de quelques pas.
Surpris, Evy recula d'autant. Jamais personne ne l'avait salué ainsi, pas plus qu'on ne courbait le regard devant lui. La position sociale qui lui venait de Jaiko ne suscitait guère le respect. À Jayad, au contraire, on le toisait avec cette condescendance réservée au petit peuple. Les bourgeoises l'ignoraient ou s’écartaient avec dégoût devant ses habits de gueux, les soldats le bousculaient. C'était dans l’ordre des choses. Seuls les mendiants – rares car on les chassait sans pitié de la ville – et les esclaves – tout aussi rares car peu possédaient les moyens d’en entretenir dans la région – ne lui montraient nul mépris. Cet homme, avec sa belle livrée qui dévoilait des ors et des bleus sous la lumière des flammes, l'impressionnait. Pourquoi ce salut respectueux ? L'adolescent en était si ému qu'il n'entendait que son cœur battant la chamade, créant une sorte de brouillard auditif épais comme du coton, au travers duquel il distingua finalement une voix. Le valet lui parlait. Sans entendre distinctement les paroles, il en devina le sens lorsque l'autre lui fit signe de le suivre en poussant la petite porte. L'homme disparut, englouti par la haute masse du mur.


_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?
Revenir en haut Aller en bas
olivier.lusetti
Maître des Ombres
Maître des Ombres


Masculin Messages: 3430
Date d'inscription: 09/04/2009
Age: 45
Localisation: Perpignan

MessageSujet: Re: Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.   Sam 5 Fév 2011 - 23:59

CHAPITRE 3

L’arrivée




Ils s'enfoncèrent dans les méandres de petits couloirs et d'escaliers discrets, presque insalubres, que la torche du valet éclairait de reflets blonds. Ils ne croisèrent que de rares personnes, des ombres plutôt, glissant tête basse et d'un pas rapide, toute leur attention tournée vers leur tâche nocturne. Il s'agissait vraisemblablement de serviteurs ou d'esclaves. Evy devinait que la maison appartenait à un puissant personnage, car son immensité ne cessait de le surprendre alors qu'il déambulait d'escaliers en couloirs. Aussi ne comprenait-il pas l'exiguïté des passages ni l'apparente pauvreté des lieux. Il croyait qu'on l'emmenait vers un grenier, un galetas quelconque, le seul logement dont on dût juger digne un être tel que lui.
Lorsque son guide fit halte et lui désigna une petite porte de bois brut à la triste apparence, le garçon sentit les larmes lui monter aux yeux. Quel intérêt d'avoir quitté Keloew pour retrouver ailleurs la même pauvreté ? Il n'avait plus sa famille, son seul réconfort, auprès de lui. La présence du valet à ses côtés ne chassait pas le sentiment de solitude de plus en plus envahissant depuis qu'il était monté dans la voiture.
Evy ignorait que les grandes demeures possédaient des couloirs de service réservés aux seuls domestiques, couloirs dont nul ne se souciait qu'ils fussent agréables à parcourir. Le maître de céans, sa famille, ses invités, ne posaient jamais un pied dans ces endroits sans grandeur. Il ignorait également que chaque appartement, chaque belle pièce possédait une porte de service, souvent camouflée derrière une élégante tenture.
Son guide s'écarta pour lui permettre d’entrer. Il faisait noir et Evy laissa rapidement le valet et sa torche reprendre la tête. La pièce qu'ils traversèrent lui parut vaste et froide, mais il n'en put rien distinguer mis à part, brillant de-ci de-là, le reflet doré des flammes sur quelque meuble perdu dans l’obscurité. Il avait beau forcer son regard, il ne parvint pas à voir le plus petit détail. Il était si occupé à scruter les alentours qu'il faillit heurter son guide lorsque ce dernier s'arrêta à nouveau. L'homme lui adressa quelques mots qu'Evy ne comprit pas. Il devina seulement que l'autre prenait congé sans attendre de réponse ni donner d'explication. Le garçon l'entendit s'éloigner et vit la faible lumière de la torche s'amenuiser. Saisi d'un élan d'angoisse, il faillit appeler, supplier de ne pas le laisser seul, mais aucun mot ne sortit de sa gorge nouée. Il avait l'impression que le moindre murmure résonnerait comme un cri, indiquerait sa présence à d'invisibles ennemis. Il tâtonna de la main autour de lui, espérant trouver un objet, une chose connue au milieu de ces inquiétantes ténèbres. Il fut surpris de rencontrer une matière souple et douce et comprit qu'il se tenait tout près d'un lit. Il s'y allongea, tremblant, car il ne savait que faire d'autre, enfouit sa tête dans l'oreiller, les yeux clos pour ne pas voir l'immensité de l'obscurité.
Jamais il n'avait passé de nuit seul. Au village, les maisons ne disposaient que d'une pièce unique partagée par la famille et les volailles. On s'y serrait sur une même paillasse pour oublier le froid. Et lors de son voyage, le soldat ne l’avait pas laissé seul un instant, partageant avec lui les chambres d’auberge. Cette fois, nulle respiration familière n'emplissait l'espace, nul bruit humain ou simplement animal ne perçait le silence de la nuit. Il était absolument seul dans ce lit immense, trop terrorisé pour réfléchir posément. Pourtant, comme un enfant épuisé par l'émotion, il finit par s'endormir.

La lumière vive du soleil naissant l'éveilla, à moins que ce ne fût la voix inconnue qui mit de manière inconsciente ses sens en alerte. Il ouvrit les yeux, désorienté. Pendant un temps, il ne sut plus où il se trouvait. Il sentait sous lui le moelleux d'un matelas de plume et contre sa peau la douceur d'un tissu fin. De sa vie, son corps n'avait goûté au confort d'une telle couche. Il caressa la soie chatoyante du bout des doigts, encore incapable de réaliser. Puis, il se tourna sur le dos et ses yeux se posèrent sur le plafond, si haut au-dessus de sa tête, si blanc avec ses moulures rehaussées d'or. Il crut rêver lorsqu'il vit le lustre de cristal, les tentures de velours grenat du lit, les riches tapisseries aux murs, les boiseries. Il poussa une exclamation émerveillée devant tant de splendeur. Jamais il n'avait rien vu de pareil, jamais il n'avait simplement osé imaginer une telle magnificence.
Un raclement de gorge discret le sortit de son observation fascinée. Il se souvint alors de la voix qui l'avait éveillé et que, dans cette contemplation subjuguée, il avait oubliée. Il réalisa alors qu'il n'était pas seul.
L'homme qui se tenait près de la fenêtre lui fit l'effet d'un prince, tant son habit était sans comparaison avec tout ce que le garçon connaissait. Les yeux écarquillés de surprise et d'admiration, Evy détailla l'inconnu, inconscient de son impolitesse. Il observa le pourpoint brodé, les chausses bouffantes, les mollets gainés de bas de soie, les fins souliers à talon. Et les rubans, les bijoux, les dentelles, tous ces luxueux colifichets tels que même le marché de Jayad n'en offrait pas. Surtout, son regard revenait sans cesse se fixer à l'épée que l'homme portait au côté. Ce n'était pas l'épée simple et grossière des soldats, mais une arme élégante, racée, avec une garde découpée et un pommeau orné de joyaux.
Un noble, réalisa Evy.
Ces nobles qui dirigeaient le pays, ceux qui cumulaient entre leurs mains, disait-on, tant les pouvoirs que les richesses. Ces nobles, à la fois craints, respectés et haïs du petit peuple. Ces nobles qu'on ne croisait ni à Keloew ni à Jayad et qui restaient aussi inaccessibles que les dieux aux yeux des paysans.
— Sa Majesté le Roi m'a chargé de m'assurer que votre installation à Veldan se passe au mieux.
Evy demeura silencieux, incertain du sens de ces paroles. La veille, il n'avait rien saisi des rares mots du valet et se retrouvait dans une situation similaire. Était-ce la langue audienne que parlait le seigneur inconnu ? Cela ne ressemblait qu’assez peu aux rudiments enseignés naguère par le vieux Galoer et n'avait absolument rien en commun avec le patois de la région de Jayad.
L'autre, visiblement agacé de cet inexplicable silence, répéta sa phrase. Puis, voyant l'incompréhension dans les yeux du garçon, il la dit encore, cette fois avec une lenteur et une articulation exagérées. Il n'aurait pas parlé autrement s'il s'était adressé à un sourd ou un idiot.
Aussi vexant que cela fût, Evy comprit mieux. Il resta interdit, incapable de réagir à cette simple phrase qui disait tant. Ainsi, il était à Veldan, dans le plus fabuleux palais d'Ariase, celui que l'on surnommait la Perle des Perles. Celui que tant de souverains avaient tenté en vain d'égaler et sur lequel se penchaient en permanence les plus grands artistes de leur siècle. Surtout, un roi, le roi, se souciait de lui.
— J'ai également la tâche de parfaire votre éducation s'il était besoin.
Le regard de l'homme trahissait assez sa perplexité. Evy crut l'entendre murmurer à la suite de sa dernière phrase quelque chose comme :
— Et je crois qu'il en sera en effet grand besoin.
Parce qu’Evy gardait toujours le silence et que sa physionomie devait révéler toute son incompréhension, l’autre se sentit obligé de remarquer :
— Vous ne savez donc rien ? Ni où vous êtes ni pourquoi ? Vous a-t-on seulement dit qui vous étiez ?
Il s'exprimait toujours avec une certaine lenteur en simplifiant les phrases du mieux qu'il le pouvait.
Evy ouvrit la bouche, mais sa gorge fut incapable de laisser passer un son. L'homme lui lança un regard étrange, persuadé désormais, avec grand déplaisir, qu'il se trouvait face à un être dépourvu d'intelligence autant que d'éducation.
Il ne s'était certes pas attendu à cette ignorance ni à ce silence hébété et ne savait trop par où commencer ses explications.
— Je suis le Sieur de Silland, se présenta-t-il finalement. Écuyer de la Maison du Roi. Je... Comment dire... Sa Majesté se soucie de l'attention que l'on vous porte, car vous... D'après Sa Majesté, vous seriez son fils. Son fils illégitime, cela s'entend. Il n'aurait appris votre existence que récemment et souhaite que vous soyez dès à présent traité à l'égal d'un prince. Mais... Hum.
Silland hésita, se racla la gorge, un peu gêné, reprit avec une obséquiosité forcée :
— Il semblerait qu'il y ait un peu de travail pour y parvenir.
Il s'étrangla en un rire qui sonnait faux.
Comme Evy, trop choqué par ces invraisemblables révélations, restait muet, incapable d'articuler un mot ou de donner forme aux mille questions se heurtant dans son esprit, Silland poursuivit pour combler le silence :
— Nous sommes ici dans les appartements qui vous sont désormais réservés, dans l'aile royale du palais de Veldan. Je serai en quelque sorte votre précepteur. Il s'agit de vous rendre présentable aux yeux de Sa Majesté le Roi.
Il paraissait douter, ne pas croire en ses propres paroles. Pourtant, si la tenue et surtout le silence stupide du garçon le déroutaient, lui qui était plus habitué à l'esprit de cour et à ses réparties vives et cruelles, il ne pouvait nier une certaine ressemblance entre les membres de la famille royale et le nouveau venu. Il se contraignit à un sourire poli :
— Le prince Philippe, l'héritier de la couronne, votre frère aîné... Votre demi-frère devrais-je dire, souhaite vous rencontrer. Il fut fort surpris d'apprendre votre existence et vous fait l'honneur de vous recevoir dès aujourd'hui. Avant cela, il s'agit de vous donner l'apparence d'un homme civilisé. Nous le préviendrons que vous n'entendez rien à ce que l'on vous dit.
Evy discerna sans peine le mépris sous le ton poli et l'élégante formulation des phrases. Il n'en fut pas surpris. Il se leva timidement du lit où il était resté assis durant toute la conversation et baissa le regard pour détailler son apparence. On n'aurait pu imaginer contraste plus saisissant avec la mise parfaite de son interlocuteur. Ses habits étaient ceux, miséreux, qu'il portait sur le dos en quittant Keloew. Comme il n'en avait pas d'autres, au cours du long périple vers la capitale, il s'était baigné par deux ou trois fois tout vêtu en espérant ôter un peu la crasse collée à ses hardes. Cela ne l'avait pas gêné outre mesure. Comme la plupart des paysans pauvres de la région, il n’avait jamais possédé plus de deux chemises, autant de chausses et une unique paire de mauvais sabots.
À sa grande honte, il eut conscience du pitoyable spectacle qu'il offrait à ce beau seigneur. Il s'aperçut de la pauvreté se dégageant de lui, des traces de saleté brunâtre qu'il avait laissées sur les précieux draps de soie du lit. À nouveau, les larmes vinrent lui brûler les yeux. Il pleurait facilement. Jaiko ne s'en offusquait pas, prenant sur lui de ne pas s'agacer à cet excès de sensiblerie, mais Evy devinait que des pleurs seraient sans doute insupportables au fier Sieur de Silland. Il se contint donc et fouilla la chambre du regard, à la recherche de ce qui servait de nécessaire de toilette à Keloew : un seau d'eau, un linge propre.
— Votre cabinet de bain est juste à côté, précisa Silland en désignant une porte.
Son air de plus en plus renfrogné disait assez sa déception de se voir chargé d'un si piètre élève.
Evy ignorait tout des mystères d'un cabinet de bain, ne soupçonnant pas jusqu'alors de l'existence d'un tel lieu, mais il supposa que cela avait rapport à son état. Il pénétra donc dans la pièce et resta à nouveau interdit, frappé par le luxe qui l'entourait.
Tout n'était que débauche de richesses et matériaux précieux, de la baignoire où fumait déjà une eau chaude et claire aux murs marquetés d'essences rares. Attiré par l'eau limpide, le garçon esquissa un pas avant d'en faire trois autres précipités en arrière.
Deux hommes, jusqu'alors immobiles comme des statues à l'extrémité de la pièce, avançaient vers lui. Deux hommes terrifiants, à la peau livide et à la chevelure d'un noir intense, sans rien en commun avec les blonds Audiens au teint rosé. Evy, n'ayant jamais vu d'hommes semblables, se demanda avec terreur s'il s'agissait bien d'êtres humains.
Silland, derrière lui, le poussa à nouveau vers l'avant.
— Vous n'avez tout de même pas peur de ces esclaves, grogna-t-il.
— Mais... mais... mais, bégaya le garçon. Ils... ils...
Impatient, Silland l'interrompit :
— Certes, ils ne nous ressemblent guère, si c'est là ce qui vous gêne. Ce sont des Soartes.
Evy ouvrit des yeux encore plus terrifiés. Des Soartes ! Un nom loin de lui être inconnu. Quel Audien n'avait jamais tremblé à l'évocation de l'Empire Soarte ? Même à Keloew, on savait que jadis, en des temps très reculés, si reculés que la date en était oubliée, s'était déroulée une guerre terrible entre les peuples d'Ariase et l'Empire. Les Soartes, fidèles à leur politique d'extension territoriale, avaient tenté une invasion. On les disait des sous-hommes, presque des bêtes, seulement avides de sang et de violence. Ils avaient tué, torturé, violé, brûlé, semant la désolation sur leur passage. On les prétendait sorciers, eux qui semblaient presque invincibles. Surtout, leur religion trop différente était incomprise des Audiens. Ils n'adoraient qu'un seul dieu aussi guerrier et violent qu'eux, que les Audiens confondaient avec Lefker, divinité de la mort et des Enfers. Or les écrits sacrés du Nodius décrivaient Lefker comme l'ennemi juré du grand Adrys, le roi des dieux, juvénile et rayonnant protecteur d'Aldes et de ses souverains. Tel leur maître, les Soartes possédaient souvent une beauté inquiétante, aux couleurs de la nuit avec leur peau blanche comme la lune et leur poil noir comme un ciel nocturne. Ils avaient les yeux brillants des créatures des ténèbres et la même absence de pitié ou d'amour. Pourtant, ils avaient finalement été repoussés, chassés, renvoyés chez eux, sur leurs terres désertiques au-delà des mers. Mais il en restait ces légendes que l'on contait en frémissant aux veillées.
— Ceux-là ont été mâtés, dit Silland. Ils sont comme les bêtes : ils ont besoin du fouet pour comprendre qui est leur maître. Rassurez-vous, ceux que vous croiserez ici sont fort peu nombreux et tous des esclaves bien dressés. Ils proviennent de navires soartes que nos meilleurs corsaires ont su arraisonner. Ils ont l'avantage d'être silencieux. Ont-ils seulement assez d'esprit pour posséder un langage raisonnable ? On en doute. Jamais on ne les surprend à échanger un mot. Cependant, ils ont assez d'entendement pour comprendre les ordres.
La voix de Silland était empreinte d’un mépris particulier. Evy considéra différemment les deux esclaves. Dans son esprit, les Soartes avaient toujours été associés à la fureur des combats. Ceux-là, s'ils le terrifiaient encore, lui inspiraient toutefois un peu de pitié. S’il n’avait été si timide et avait su mieux s’exprimer dans la langue de la capitale, peut-être eût-il même osé prendre leur défense. Mais il n'aurait su expliquer ce souvenir d'un voyageur arrivé un jour par hasard à Keloew, un aventurier ayant parcouru toute l'Ariase, de la brûlante Tourolle aux confins orientaux de la lointaine Vumucie, et dont les histoires avaient captivé tout le village plusieurs jours durant. L'homme racontait que, dans l'extrême sud de la Tourolle, État voisin de l’Aldesie, lorsque l'on se tournait vers la mer, on apercevait par temps clair les côtes de l'Empire Soarte se dessiner à l'horizon. Et, disait-il, surgissant au-dessus de la ligne jaune des sables du désert, des villes gigantesques, blanches, lumineuses, élançaient leurs mille tours graciles à l'assaut du ciel. Même d'aussi loin, c'étaient les plus belles cités que pût concevoir l'esprit humain. Le voyageur disait encore qu'il avait bien fallu tout le génie du dieu Lefker pour les bâtir. Evy, lui, pensait en secret que des créatures capables de réaliser de telles merveilles ne pouvaient être tout à fait des bêtes.
Il se laissa approcher par les esclaves qui lui ôtèrent ses frusques avec des gestes dépourvus de douceur et pourtant sans brusquerie. Ils se montraient habiles, précis, rapides. Leurs visages marmoréens, pareils à des masques, n'exprimaient rien et leurs yeux ne reflétaient aucune émotion. Evy jeta un coup d'œil derrière lui pour constater que Silland s'était pudiquement retiré de la pièce. Le garçon en conçut une nouvelle inquiétude. Non qu'il fût gêné de sa nudité, des esclaves ne comptaient pas vraiment et, de plus, la promiscuité du village l'avait habitué à l'absence d'intimité, mais il craignait que les Soartes ne retrouvent soudain leurs instincts meurtriers.
Il n'en fut rien et, avec une surprenante rapidité, il fut baigné, lavé, parfumé, habillé de pied en cap. Dès leur travail exécuté, les esclaves disparurent comme des ombres furtives.
Evy frissonna de plaisir au contact du tissu velouté sur sa peau propre. La tête lui tournait un peu sous les effluves lourds des parfums. Il leva les yeux, trouva son reflet dans un gigantesque miroir au cadre ornementé, se reconnut à peine. Était-il vraiment ce joli adolescent aux élégantes boucles blondes, aux traits fins ? Il ne s'était jamais miré ailleurs que dans l'eau mouvementée et trouble du ruisseau. Il peinait à croire au velours cramoisi qui l'habillait, à la coupe gracieusement ajustée de son pourpoint, au large col et aux poignets de dentelle. Il ne lui manquait que l'épée, songea-t-il fièrement, pour paraître un vrai gentilhomme.
— C'est acceptable.
Le sieur de Silland venait de réapparaître derrière lui. Un soupçon de respect semblait s'être insufflé dans sa voix, comme si la belle apparence du garçon le faisait revenir sur sa détestable première impression.
— Venez, maintenant nous pouvons nous rendre chez Son Altesse Royale, le prince Philippe.
Il parlait toujours avec une extrême lenteur. Evy ne comprenait pas tout, mais s'y habituait petit à petit. Il se sentait plus reconnaissant que vexé de la façon dont Silland s'adressait à lui. Sans doute le riche seigneur voulait-il simplement l'aider à s'intégrer dans ce monde nouveau. Tant de splendeurs et de promesses chassaient Keloew un peu plus loin dans les souvenirs d’Evy dont le cœur s’ouvrait, tout prêt à aimer sans condition sa nouvelle famille.

Ils traversèrent des couloirs cette fois bien différents de ceux par lesquels le garçon était arrivé la veille. Des couloirs plus spacieux que le temple de Keloew, ornés de miroirs, de dorures, de meubles en argent, avec de larges fenêtres vitrées et des plafonds peints. D'élégants messieurs, de belles dames s'écartaient sur leur passage en pliant le buste en salut poli. Evy croyait rêver. Il craignit un instant de s’éveiller au village, sur sa mauvaise paillasse grouillant de vermine, dans une pièce sombre puant le bétail, vêtu de tissus grossiers et irritants.
Une porte s'ouvrit, des domestiques obséquieux se courbèrent avant de les conduire dans l'antichambre du prince. Silland demanda au garçon de patienter un instant alors qu'il allait s'entretenir avec Philippe. Rongé d'impatience, Evy crut attendre des heures.
Enfin, on vint le chercher et il pénétra dans la chambre, intimidé par la splendeur de cette dernière.
— Entrez, n'ayez aucune crainte.
La voix ferme et grave qui l'accueillit l'impressionna, mais il reconnut avec soulagement que les mots avaient été prononcés dans une lenteur calculée à son attention.
Il osa lever les yeux, rencontra ceux, aussi bruns que les siens, d'un homme d'une petite quarantaine d'années. Avec sa haute taille et ses larges épaules, il dégageait une puissance que sa sveltesse rendait élégante. Les traits étaient beaux, fins mais déterminés. La courbe douce de la mâchoire, les lèvres pleines auraient pu paraître féminines sans l'expression décidée de la bouche, le dessin volontaire du menton, le regard sévère. De l'héritier de la couronne émanaient la force d'un guerrier et le calme d'un sage. Sous ses cheveux déjà grisonnants, il avait tout d'un chef. Pourtant Evy reconnaissait en lui des traits similaires aux siens bien que l'effet donné fût tout autre.
Il approcha, ne sut quelle contenance prendre, fit une tentative pour s'agenouiller, se sentit ridicule, se redressa et resta planté d’un air stupide devant son frère, bras ballants sans trouver un seul mot à prononcer. Lui qui aurait tant voulu faire bonne impression.
— Je vous avais averti, souffla Silland à l'oreille du prince.
Evy devina plus qu'il ne comprit la suite de la phrase : « Il est idiot ». Il préféra croire qu'il avait mal saisi. À son grand soulagement, il vit Philippe repousser Silland sans sembler prêter attention à ses paroles.
Le prince se leva, s’approcha du garçon, tourna autour de lui comme s’il évaluait ses qualités à son aspect. Les conclusions de cette observation durent être mitigées car une petite grimace se dessina sur son visage.
— Quel âge avez-vous ?
Il parlait très lentement et Evy le comprit bien. S’il faisait souvent preuve de peu de réflexion, l’adolescent ne manquait nullement de mémoire. Le vocabulaire audien enseigné par le vieux Galoer lui revenait facilement à l’esprit maintenant qu’il se trouvait en situation. Cependant, il ne répondit pas. Il n’était pas certain des que l’on attendait de lui. Certes, il aurait pu dire simplement quinze ans, car Philippe ne lui demandait pas une exactitude rigoureuse, mais, comme toujours, il se posait d’inutiles interrogations dans sa peur de mal faire. Sa timidité naturelle, déjà excessive, était encore exacerbée face à ce prince superbe.
— Il n’entend rien à ce que l’on dit, ricana Silland pour cacher sa gêne.
Philippe se tourna vers lui dans un mouvement de colère :
— Assez Silland ! N’oubliez pas que vous parlez d’un fils de roi !
Il reprit d’une voix plus douce à l’intention de son frère :
— Saurez-vous répondre ? Vous n’avez rien à craindre de moi. Quel est votre âge ?
— Q… q… quinze ans, bredouilla Evy.
— Tant que cela, murmura le prince pour lui-même.
Il se tourna vers Silland :
— Où donc a-t-il été élevé, cet enfant, pour n’en savoir pas plus à son âge ?
— À la campagne, Votre Altesse. Dans le sud, de l’autre côté du Sult.
— Au-delà du Sult… Comment est-ce possible ? Je me demande…
Il n’en dit pas plus. Depuis qu’il avait appris l’existence d’un bâtard de son père, il s’interrogeait. Homme intègre, d’une droiture presque austère, le prince Philippe avait aimé sa mère avant d’en être séparé lorsque le roi l’avait répudiée. Il montrait une grande affection envers sa soeur et ses cinq frères et demi-frères et avait aussi beaucoup respecté la seconde reine, sa belle-mère, jusqu’à la mort de celle-ci quelques années auparavant. Il tenait comme un devoir sacré de respecter également son épouse et les engagements de son mariage et se souciait en personne de l’éducation de ses enfants. Ce frère illégitime, du même âge que son propre fils, ce garçon sans culture dont l’existence était restée secrète si longtemps, le rendait soucieux. Il ne comprenait pas, mais était décidé à n’en rien laisser paraître et à s’ingénier à lui permettre de prendre sa place à la Cour.
— Monsieur de Silland, faites au mieux pour qu’en peu de temps mon frère sache faire la révérence et parler distinctement. Que l’on puisse au plus vite le présenter à Sa Majesté.
Silland acquiesça et, entraînant son élève avec lui, prit congé du prince.

À peine furent-ils dans le couloir qu’une dame les arrêta. Vêtue en personne de haut rang dans sa robe très décolletée ornée de dentelles, elle s’adressa avec cérémonie au Sieur de Silland qui lui répondit en autant de révérences et politesses. Evy ne comprit rien au vocabulaire extrêmement châtié, pas plus qu’aux circonvolutions compliquées ou aux phrases d’une longueur incroyable. Il saisit juste que la dame ne parlait point en son nom, mais en celui d’une personne de plus prestigieux lignage encore. Elle s’éclipsa avec force salutations qui lui furent toutes rendues aussi exagérément.
— L’enseignement ne sera pas immédiat, expliqua Silland à Evy toujours en surarticulant pour être compris. Votre venue suscite surprise et curiosité. Après le prince Philippe, c’est au tour de la princesse Marie-Amandine de réclamer votre présence. Sa voiture vous attend dans la cour d’honneur pour une promenade dans les jardins du palais. Elle souhaite être seule avec vous, aussi ne me joindrai-je pas à vous. Tâchez de faire l’effort de vous tenir de façon digne et répondez à ses questions. C’est une grande dame de noble caractère qui ne peut vous vouloir le moindre mal.
Bien qu’Evy n’aimât guère Silland qui cachait mal son mépris envers lui, il sentit l’anxiété croître à l’idée d’être seul avec une inconnue, une princesse qui ne manquerait pas de le juger. Il suivit donc son précepteur dans un silence inquiet. La nervosité l’empêcha de détailler la cour où le carrosse l’attendait pour ne voir que lui : cet impressionnant véhicule doré, tiré par six chevaux nerveux à la robe ambrée. Les animaux, harnachés de bleu et d’or, piaffaient d’impatience en frappant le pavé du sabot. Intimidé par la voiture toute couverte de satin et de rubans, les armoiries indiquant sans modestie ni discrétion les propriétaires du riche attelage, le garçon hésita un instant à entrer. Il oubliait ses beaux atours pour se sentir à nouveau déplacé au sein cette magnificence. Un valet lui tint la portière, une véritable portière pourvue d’une fenêtre à la toute dernière mode au lieu du traditionnel pan de tissu ou de cuir. Il pénétra dans l’habitacle et s’installa précautionneusement.
Sur la banquette devant lui, était assise une femme. Elle l’observait, grave, silencieuse. Il la détailla, le plus discrètement qu’il lui fût possible sans oser la regarder de face. Âgée de trente-cinq ans environ, c’était sans conteste une belle femme. Elle était vêtue d’une robe comme le garçon n’en avait jamais vue et lui sembla presque écrasée par ses lourdes et nombreuses parures. Les pierres brillaient autour de son cou élancé, à ses poignets, dans sa souple chevelure de blé mûr, élégamment bouclée et déjà striée de gris. Véritables bijoux, les tissus de l’habit chatoyaient en renvoyant chaque rayon de soleil en arc-en-ciel étincelant. Evy eut l’impression, devant tant de beauté, d’être à nouveau vêtu de haillons. Il aurait voulu savoir se présenter selon les exigences de la politesse, il aurait voulu posséder lui-même plus de grandeur, que ses cheveux blonds soient plus disciplinés, sa tenue plus altière. La belle dame avait eu un sourire de convenance rapidement effacé. L’apparence du nouveau venu ne devait correspondre en rien à ce qu’elle pensait trouver. Elle l’observait avec attention, hésitant entre amitié et aversion. Elle n’avait que dégoût pour les gens du commun et ce garçon aux manières gauches lui rappelait plus un vulgaire serviteur qu’un membre de sa famille. Elle dut juger qu’il n’était pas responsable de son manque de savoir vivre et considérer que malgré son absence d’assurance il possédait quelque chose d’aristocratique, car elle se décida finalement à lui adresser la parole. Ses lèvres
soigneusement redessinées dans un rouge prononcé formèrent, avec une moue qui pouvait tout aussi bien être d’amusement, d’indifférence ou de mépris :
— Alors voilà donc mon frère.
La voiture s’ébranla, épargnant à Evy de répondre à ce qui, de toute façon, n’était pas une question. Intimidé, il préféra garder le silence. Elle continua à parler, seule, rapidement. Trop rapidement. Il peinait à saisir. Il ne connaissait pas le riche vocabulaire qu’elle employait, n’entendait que peu de choses à ses tournures de phrases compliquées. Il se sentait si mal à l’aise à ne rien comprendre de ses paroles qu’au bout d’un moment, il préféra ne plus chercher à percer les mystères de l’incessant verbiage. Il évita son regard afin qu’elle ne l’interrogeât pas, observant le paysage par les fenêtres de la voiture, écartant de la main les rideaux destinés à protéger du soleil le teint pâle de la dame. L’obscurité pourpre dans laquelle ils étaient plongés se dissipa, s’ouvrant sur l’extérieur. Le carrosse, ayant franchi la porte de la cour, s’engageait dans les jardins royaux. À gauche et à droite, prolongeant le palais à la perpendiculaire du corps du bâtiment pour former une haie d’honneur, se dressaient le Pavillon du Soleil et son pendant, le Pavillon Blanc, constructions les plus récentes de Veldan.
Evy sentit le ton de la princesse changer soudain et devina une question où pointait l’impatience. Il prit brusquement conscience de ce que son comportement avait d’impoli et osa l’observer à nouveau. Elle se tut et lui rendit son regard. Dans ses yeux se mêlaient intérêt, dédain et pitié. Elle murmura à sa propre attention, d’une voix inaudible :
— Pourquoi ne parle-t-il pas ! Est-il sourd, muet ou stupide ?
Elle reprit plus haut, attendant cette fois une explication :
— Ne répondez-vous point à mes interrogations ? Cela vous dérange-t-il ? De grâce, éclairez-moi sur votre silence.
Evy la fixait en ouvrant grand les yeux dans une tentative désespérée de comprendre sa trop rapide parole. Il avait bien saisi quelques mots de la question, mais il n’était pas sûr de la signification générale. Elle lui demandait de parler, de la renseigner sur lui-même, mais dans son incessant babillage, la demande précise restait indéchiffrable pour lui. Si Silland et le prince s’étaient efforcés d’être intelligibles, elle ne se donnait pas cette peine et entendait que l’effort vînt de lui.
— Je ne comprends pas ce que vous me dites, risqua-t-il en chuchotant pour surmonter son bégaiement.
— Ah, s’exclama-t-elle, interloquée en l’entendant ouvrir la bouche pour la première fois, nous exprimons-nous bien dans la même langue ?
Lorsqu’il lui avait parlé, elle avait perçu quelque chose qui s’approchait de « ni coeuprenne pas qui vous di». Elle le contempla, pensive :
— Entendez-vous seulement un mot de mes paroles ? Où donc vous a-t-on trouvé ?
Décidément, ce demi-frère apparu soudainement était bien mystérieux. Il ressemblait, d’après elle, à un petit sauvage sortant des bois, un être venu de quelque monde lointain ou élevé par les loups. Elle qui avait toujours vécu à la Cour n’imaginait même pas l’existence d’un village tel que Keloew. Elle était curieuse et trouvait en sa présence de quoi occuper les discussions dans son salon pendant longtemps. Lorsqu’elle raconterait cette rencontre en détail aux poètes, savants et grandes dames qui se pressaient à ses mondanités, on s’extasierait avec enthousiasme. L’anecdote paraîtrait succulente si elle la contait agrémentée de bons mots, peut-être même en ferait-on l’inspiration d’un roman champêtre. Sans doute la présentation officielle du garçon ne se déroulerait-elle qu’une fois ce dernier dégrossi et avec les rudiments indispensables d’audien sans quoi il ferait trop honte à son nom. Puis, si cet étrange enfant portait le même sang qu’elle, il fallait bien faire un peu connaissance. Elle restait aussi surprise que lorsque son père avait annoncé à la cour la venue de ce fils dont personne ne soupçonnait l’existence. Enfin, elle tenta de s’adresser à lui en simplifiant la syntaxe et articulant lentement.
— Me comprenez-vous ? Quel est votre nom ?
Un sourire rayonnant se peignit sur le visage du garçon. Il devait faire des efforts, mais lorsqu’elle prononçait ainsi, c’était beaucoup plus simple. Surtout, elle était la première depuis son arrivée à s’enquérir de son nom.
— Evy.
— Evi ? Qu’est-ce donc que cela ?
Il insista avec application :
— Je m’appelle Evy.
Elle mit un temps à réagir puis éclata de rire :
— Ce n’est pas un nom cela ! Je n’ai jamais rien entendu de tel. Quel étrange
garçon vous êtes. Pourquoi donc Sa Majesté vous fait-elle venir ici ? Je doute vraiment que vous soyez du même sang que moi. Il doit y avoir une explication sensée à tout cela.
Elle continua à parler toute seule sans plus s’occuper de lui. Evy retourna tristement à sa contemplation de la fenêtre. Bien qu’elle eût repris son rapide débit, il commençait déjà à s’habituer à l’accent de sa soeur et le sens de ses paroles, qu’il ne comprenait jusqu’alors qu’approximativement, se faisait plus précis. Il ne représentait pour elle qu’une curiosité, il le voyait bien. Lui était tout prêt à aimer la famille que le destin lui donnait et elle, elle le regardait, intriguée, à la façon dont elle eût contemplé un animal venu d’un pays lointain. Le fossé entre eux était tel qu’elle ne se souciait pas de garder son attention plus qu’elle ne l’aurait fait d’un chien de compagnie. Il se sentait blessé qu’elle se fût moquée de lui, de son nom que Jaiko, naguère, lui présentait comme une fierté. Evy n’était-il pas un nom héroïque issu de la plus célèbre légende de la région où il avait grandi ? Il comprit qu’à Aldes tout était différent. Il lui fallait oublier ce qu’il croyait savoir pour construire un nouveau personnage, un être qui conviendrait mieux à ce milieu, mais ne serait pas vraiment lui-même. Les larmes lui brûlèrent les yeux et il se força à détailler l’extérieur pour ne plus sentir cette souffrance qui montait en lui.
Son regard se perdit dans le décor que le carrosse traversait. Ce qu’il vit l’éblouit, lui faisant oublier ses pensées moroses. Dire qu’il avait déjà couvert tant de chemin sans rien voir ! Autour de lui s’étendaient les splendeurs des jardins de Veldan. Un entrelacs de verdure, tout irisé du chatoiement de mille verts subtils, attirait le regard à chaque instant. Le lieu s’offrait, reposant par son aspect campagnard, par ses feuilles tendres, par ses arbrisseaux délicats, par la chanson des nombreuses fontaines ornant les bassins. Pourtant, l’oeil se fatiguait vite d'un excès de détails, de ces alignements trop parfaits, de ce luxe surabondant qui exposait ses statues, ses ors, ses arbres rares. Les allées n’en finissaient plus, grises dans tout ce vert, bordées de massifs fleuris, presque trop colorés, trop gais, trop resplendissants en cette saison automnale. C’était beau, mais terriblement humain, humain au point d’en faire peur. Car il n’y avait plus là nul lien avec la nature qu’avaient créée les dieux. Evy se demanda si ces divinités appréciaient cela, si elles toléraient que leur oeuvre soit à ce point détournée par l’homme pour devenir sienne.
La lumière devint plus présente. La princesse avait ouvert son propre rideau, cherchant quelque chose des yeux.
— Regardez, s’écria-t-elle soudain. Le voilà.
Evy se pencha pour mieux voir ce qu’elle lui montrait. Il aperçut un groupe d’hommes qui marchaient dans l’une des allées secondaires. Tous étaient vêtus avec une richesse inouïe, aussi couverts de fanfreluches et de bijoux que des demoiselles, le teint blanc de poudre, les cheveux clairs et parfaitement frisés. Tous portaient bas de soie, souliers à talon haut et épée au côté.
— Le roi, expliqua la princesse devant l’air interloqué de son jeune frère.
Il essaya de deviner lequel de ces hommes pouvait être Charles d’Aldesie, le plus puissant souverain qu’ait jamais connu le pays. Comment savoir ? Evy pensait avec naïveté qu’un roi devait être immédiatement reconnu, tant il différait du commun des mortels, lui si proche des dieux.
— Là, souffla Marie-Amandine lorsque le carrosse se rapprocha des promeneurs, prêt à les dépasser sur l’allée parallèle.
Celui qu’elle désignait d’un geste discret venait de s’écarter d’un pas du groupe pour regarder passer la voiture. Le garçon se sentit aussitôt subjugué : l’homme se révélait aussi imposant et magnifique que ce qu’Evy avait pu voir du palais lui-même. De haute taille, massif et élégant à la fois, il levait, en une attitude fière, sa belle tête aux traits nobles et sévères ornée d'une volumineuse crinière neigeuse et d’une barbe de même couleur. Il pouvait avoir entre cinquante et soixante ans, mais paraissait encore de grande vigueur. Sa supériorité, qu'il revêtait avec une majesté naturelle, en faisait le parfait souverain de légende ou de conte. Il émanait de lui quelque chose de fascinant et d’inquiétant à la fois. Le garçon se demanda comment il avait pu ne pas le reconnaître d’emblée et frémit à l’idée d’être le fils de ce superbe prince.
Au moment où le carrosse dépassa les promeneurs, leurs regards se croisèrent. Evy eut un mouvement de recul. Il avait cru déceler sous cette apparence somptueuse quelque chose de terrible et d’indéfinissable à la fois, une arrogance méchante dont il avait pensé saisir la flamme au fond de sombres yeux bruns qu’adoucissaient trompeusement d’épais sourcils blancs. Il se rassit correctement sur la banquette en tremblant, le coeur affolé. Ces iris obscurs, brillant d’une lueur malsaine, l’avaient terrifié. Il se força à recouvrer son calme. La princesse n’avait rien remarqué de spécial, les courtisans suivaient leur souverain sans crainte. Et si Charles était connu pour sa sévérité et sa toute-puissance, il ne passait pas pour un roi plus cruel qu’un autre.
Je me fais des idées, pensa Evy.
Il ressentait une telle peur de leur déplaire qu’il voyait le mal partout. Après tout, si son père l’avait fait venir à la Cour, c’était sans aucun doute pour lui donner la chance d’une vie meilleure. Il soupira. En vérité, il ne connaissait rien de ce lieu, cette vie, ces gens. Il était incapable de lire leur sentiment sous le maquillage de leur visage ou de comprendre leurs intentions derrière leur timbre de voix soigneusement poli. Il aurait beaucoup à apprendre avant de pouvoir oser rencontrer celui qui lui avait donné la vie.
Au bout d’un temps qui lui parut extrêmement long – quelle surface pouvaient bien couvrir ces incroyables jardins ? – la voiture obliqua à gauche, prit une allée perpendiculaire puis rejoignit une parallèle à la première. Ils rentraient. Et soudain, apparut à ses yeux le château de Veldan. La bâtisse était simplement magnifique, la plus magnifique qui ait jamais été édifiée sur cette terre. Une demeure immense dont le long corps blanc, où s’ouvraient fenêtres à l’alignement parfait, était flanqué de deux ailes symétriques à la toiture un peu plus basse que le bâtiment principal. Les pierres pâles jaunissaient sous les rayons caressants du soleil automnal. L'ombre du toit d'ardoise presque noir, hérissé de cheminées, avançait avec lenteur sur les artistiques parterres. Evy contemplait, ébahi, la royale demeure. C’était donc là qu’il vivrait à présent ! Dans ce palais aux mille trésors, ce palais que l’on chantait au plus profond des campagnes, jusque dans les autres pays d’Ariase. Et lui qui le pensait comme une grande maison bourgeoise. Même de l’intérieur, il ne s’était pas rendu compte de tant de perfection. L’endroit était sans comparaison, plus divin encore que les parterres travaillés jardins. Il verrait désormais ce que nul, lui semblait-il, ne pouvait voir.
Il ignorait bien sûr le nombre considérable de personnes qui vivaient ou qui traversaient ce château : le roi, sa famille, sa suite, la Cour, enfin toute cette multitude de personnages anonymes, ces petites gens qui peinaient dans l'ombre, ces serviteurs, ces esclaves, ces oubliés qui vivaient des restes des Grands. Eux tous connaissaient Veldan. Certains en fréquentaient les salles d’apparat et les escaliers de marbre, d’autres ne voyaient que l’envers du décor, des escaliers de service et de sombres couloirs discrets.
Le Sieur de Silland attendait patiemment le retour de la voiture princière dans la cour. Quand Evy prit congé de sa soeur, sans trop savoir que faire ni que dire, Silland interrompit ses saluts gauches et l'entraîna vers ses appartements. Sans doute préférait-il éviter que le garçon ne croisât par mégarde quelque courtisan haut placé qui se fût offusqué de son manque de savoir vivre.




les commentaires, c'est http://www.revedefantasy.org/les-commentaires-f14/commentaires-le-sang-d-aldesie-_-partie-i-evy-t1528.htm


_________________
Les avis, c’est comme le nez au milieu de la figure,
tout le monde en possède un, du flair pour certains.
Il ennuie le style sans histoire, elle s’appauvrit l’histoire sans style.

LA PROMISE (roman de fantasy, 15 et )

LE CYCLE D'HYPNOS (extraits)

Comment mieux écrire ?
Revenir en haut Aller en bas
 

Résultat du comité sur les cinquante premières pages du Sang d'Aldésie de Barla.

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» résultat course du 20 mars 2011 à corzé
» premières impressions Rocket evoluzione
» Pokemon Blanc / Noir : premières vidéos
» [MU] frere de sang french dvd rip
» Yuuki Kuran ; la princesse au sang pur

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Rêve de Fantasy :: Vos Romans ( uniquement fantasy, SF et fantastique) :: Je souhaiterais avoir l'avis du comité de lecture. RESULTAT DU COMITE.-